High Five est heureux de vous présenter DROMOS, une performance live audiovisuelle à couper le souffle et dont certains morceaux diffusés seront bientôt disponibles en EP à sortir sur le label Infine. Pour l’occasion, on vous propose un article sur le concept DROMOS, une critique de l’EP (disponible en cliquant ici) et une interview de Fraction (en deuxième partie de cet article ou en cliquant ici), un des artistes à l’origine de ce merveilleux projet.

DROMOS :

Juin 2013, Festival MuteK de Montréal, l’artiste Fraction présente en collaboration avec l’artiste visuel Maotik, DROMOS, un live immersif dans lequel les frontières artistiques s’effacent pour laisser place à un performance mêlant intimement musique, images et sensations comme peu en existe encore à l’heure actuelle. DROMOS est joué dans la Satosphère de la Société des Arts Technologiques de Montréal, déjà une petite merveille à elle toute seule, le « premier théâtre immersif modulable permanent dédié à la création artistique et aux activités de visualisation » (voir la vidéo de présentation ici et une petite Boiler Room avec Robert Hood ici). Le dôme de 18 mètres de diamètre forme un écran de projection sphérique sur 360 degrés bref, l’écrin idéal pour réaliser DROMOS.

dromos

Le terme dromos en lui même est tiré de la dromologie, cette science de la vitesse dont le philosophe français Paul Virilio est à l’origine. Le XIXème siècle est marqué par l’explosion de l’industrialisation qui implique la naissance de la production de masse à laquelle s’ajoute une démocratie de masse (faut-il encore rappeler l’archaïsme de certaines décisions comme l’interdiction des femmes de voter jusqu’en 1944…) ainsi que l’avènement des médias de masse soit un triple choc de la modernité qui va profondément changer notre perception du monde et nos rapports à l’autre (personne, objet etc). Cela va entrainer une déstructuration complète des classes sociales et des circuits sociaux classiques dans lesquels sont inscrits les individus et la vitesse va jouer un rôle de plus en plus prégnant. Paul Virilio a été un des premiers à se pencher sur ces problématiques constituant un champ de recherche autour des ces questions autrefois marginales, mais devenues centrales au fur et à mesure que la technologie a évolué et avancé (le documentaire Arte « Penser la Vitesse » qui lui est consacré est disponible en cliquant ici).

La dromologie peut donc être définie comme la science de la vitesse qui permet de considérer la société en lien avec des problématiques qui en découlent, par exemple les médias modernes ou les nouvelles manière de faire la Guerre qui ont notamment vu apparaître un des termes les plus cyniques de ce dernier siècle, celui de « guerre propre »[1]. La vitesse à laquelle quelque chose arrive peut changer l’essence même de cette chose et ce qui bouge rapidement va dominer ce qui bouge plus lentement pour Virilio et la possession d’un territoire par exemple « ne se fait plus de prime abord par la loi mais bien plus dans un souci de mouvement et de circulation », autant de points de réflexion dont on peut voir des manifestations concrètes dans nos sociétés contemporaines.

Dromos 1

Et Fraction l’explique très bien lui-même : « l’influence technologique précipiterait l’humanité vers une accélération continuelle et exponentielle. Virilio prédit, comme toute invention a un effet pervers, que si l’accélération est perpétuelle, il y aura forcément un accident et DROMOS consiste à travailler à la provocation de cet accident génératif dans une œuvre immersive ». A noter qu’à la différence de certains penseurs qui ont l’habitude de se morfondre sur les méfaits de nos sociétés, Virilio n’est pas un pessimiste au contraire s’il se montre critique, il propose aussi des solutions alternatives pour mieux vivre avec le progrès. Epousant pleinement l’espace de la stratosphère, DROMOS est un live audiovisuel immersif où le son et le visuel sont synchronisés en temps réel. Maotik fait également une incursion dans le domaine de la vidéo sphérique qui applique une distorsion de l’image et une production de l’environnement, proche du 3D et avec un système de diffusion multicanal et une projection sur 360°.

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DROMOS est une distorsion sonore et visuelle qui nous fait rêver, une de celles qui nous permettraient d’explorer d’autres parties de notre cerveau, d’autres sensations liées à la vitesse, à l’image et à la musique. Vous savez, chers lecteurs, qu’High Five s’est fait le chantre du pluriartistique, et bien DROMOS en est en quelque sorte l’apogée, une manière brillante d’utiliser nos technologies pour les mettre au service d’un tout unifiant, immergeant et profondément marquant. Et quel plaisir de voir une œuvre artistique sous-tendue par un concept philosophique, par des questions qui nous amènent à réfléchir sur nos sociétés en même temps qu’à nous émerveiller de prouesses artistiques et technologiques. On est ravi qu’Apple ai même sélectionné DROMOS pour la vidéo célébrant ses trente années d’existence (disponible ici), c’est amplement mérité étant donné le caractère créatif et précurseur de cet événement et on ne peut qu’espérer que cela donnera des ailes au projet pour pourvoir nous aussi nous immerger.

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INTERVIEW :

1- Bonjour Fraction, pour commencer voulez-vous vous présenter à nos lecteurs ? Quel est votre parcours, vos influences musicales ?

Je m’appelle Eric Raynaud, et je signe sous le nom de Fraction depuis 2005/2006 divers production en lien avec la musique électronique et expérimentale. En fait, je suis venu à la musique d’abord par le rock indépendant, et la « noisy », à la recherche du larsen permanent ! C’est à la fin de mon groupe que je me suis mis à la production électronique, il y a environ 8 ans. Je me suis reconstruit tout un ensemble d’influences à partir de là, qui ne cessent d’évoluer. En ce moment, je suis passionné par la trajectoire d’artistes comme Bernard Parmegiani et Edgard Varese (deux compositeurs français dont vous pouvez voir la biographie en cliquant sur les noms).

2- Comment est né le projet Dromos? Le projet a t’il été pensé pour la Satosphère de la Société des Arts Technologiques? Quel rôle ont joué la Mutek et Montréal dans cette idée?

Le projet est né vers 2009/2010. Maotik (artiste nouveau media) et moi cherchions à travailler sur une oeuvre multimédia avec une résonance philosophique intéressante, et le travail de Paul Virilio est apparu comme une évidence. J’ai proposé l’idée à Mathieu (Maotik) et nous avons développé une première proposition presque purement autour de la vitesse, puis lors de la version finale pour la satosphère, le projet a été adapté en élargissant la thématique et en affinant l’aspect esthétique. Cette version a été présentée à Mutek dans la satosphère, l’espace immersif de la Société des Arts Technologiques (SAT). La SAT a assuré un rôle prépondérant dans la production en nous accompagnant tout au long de la résidence de creation. Mutek a été un relais formidable pour présenter l’oeuvre.

3- Comment fonctionne votre binôme avec l’artiste Maotik lors de vos performances? Quelles sont vos parts respectives de création dans DROMOS?

 Sur Dromos, les choses sont assez définies. Comme c’est un live, chacun de nous s’occupe de son media, le son et l’espace sonore surround pour moi, la génération des visuels et sa diffusion 360 pour Maotik. Nous avons mis en place des facteurs d’interactions entre les deux en préalable, qui opèrent en indépendance.

4- Pourquoi Paris n’a-t-il pas encore accueilli DROMOS ? Quand aurons-nous la chance de vivre ce projet?

Avec Dromos, nous avons mis un pied dans la création dite ‘immersive’. Mais pour diffuser une telle pièce, il faut tout simplement une structure qui permette sa diffusion. Le nec plus ultra est la satosphère à Montreal qui permet une excellent restitution de nos intentions, ainsi qu’une immersion de l’audience quasi parfaite. A Paris, tout comme dans le reste de la France, il n’existe pas de telle infrastructure. Des possibilités existent dans certains planétariums. Nous l’avons expérimenté en janvier dernier dans celui de Vaulx-en-Velin/Lyon, mais bien que l’expérience soit très intéressante, elle reste toutefois assez frustrante à nos yeux par rapport à ce qu’on a pu proposer pendant le Mutek, car la technologie qui les équipe n’est pour l’instant pas vraiment adaptée à une perspective de création numérique. La Géode à Paris pourrait en partie proposer une programmation d’oeuvres immersives, mais la encore, quand ce n’est pas la technologie qui est obsolète, c’est la structure même du lieu qui briderait l’oeuvre. Cela étant, c’est tout à fait  envisageable de penser une autre oeuvre pour un mode de diffusion immersif partiel.

5- L’immersion joue un rôle de plus en plus important chez les artistes, qu’elle soit visuelle – on pense par exemple aux pièces baignées de couleur de l’artiste américain James Turell – ou sonore comme avec DROMOS. L’immersion est-elle entrain de devenir le but «ultime» de l’art? 

 Je ne sais pas si c’est un but ultime, ni même si ça doit le devenir. Chaque forme d’art occupe une place pertinente. Cela étant, personnellement j’ai vécu l’expérience Dromos comme une approche de la performance ‘totale’, dans le sens où on essaie de tirer au maximum des technologies actuelles pour solliciter les sens mobilisées lors d’une performance en temps réel dans le champ expérimental : ouïe, et vision, voire sensation physique! Ca c’est assez trippant. Aller au bout de ses idées grâce à la technologie pour embrasser l’audience de stimulus artistiques. Le pied !

6- Selon vos propres mots, DROMOS c’est «travailler sur la provocation de l’accident génératif dans une œuvre immersive», comment vous est venu l’idée de travail sur l’accident? Comment avez-vous découvert le travail de Virilio?

Comme je le disais, au départ nous avions axé la proposition uniquement sur le travail autour de la vitesse. Seulement pour  Mutek, on nous a demandé de travaillé sur une performance de 40 minutes. Il y avait donc beaucoup de limites esthétiques à ne travailler que sur la vitesse aussi longtemps. Nous avons donc creusé les idées de Virilio. Son idée d’accident intégral est assez punk et ça collait bien avec ce qu’on pouvait développer avec l’immersion : glitch, déformation du champ spatial. Au final on a plus travaillé cet aspect.

7- Que pensez-vous de son discours sur la vitesse? Comme pour Virilio, représente t-elle un danger à vos yeux ? Dans son documentaire Les revers du Progrès (Arte), il parle notamment de «l’optiquement correct» et du fait que l’écran domine l’écrit dans notre société… DROMOS ne serait pas alors une simulation des prophéties les plus pessimistes de Virilio?  

Les ‘prophéties’ de Virilio sont déjà à l’oeuvre. L’accélération de la temporalité humaine grâce à la technologie nous extrait de notre propre histoire. Les réseaux sociaux sont les témoins du déséquilibre entre temps réel-vie réelle et l’espace figuratif où chacun relate le plus vite possible ses émois, envies, goûts, indignations. Pourtant notre biologie fonctionne toujours à l’ancienne. Internet en particulier, en ayant mis l’humanité en réseau est devenu une fournaise où brule le carburant de notre intellect. Il faut aller de plus en plus vite. Un info par seconde, puis oubliée celle d’après. Peut-on objectivement construire une société sereine dans ce paradigme ? Imaginons dans 20 ans… ce rythme aura augmenté et nous aurons de nouveaux outils encore plus rapides à suivre. Personnellement, j’y vois plutôt le risque d’abrutissement, donc de contrôle des libertés critiques que d’émancipation individuelles. Orwell n’est pas loin.

8- Quels sont vos futurs projets ? Pouvez-vous nous parler un peu dObE?

Dans le prolongement de Dromos, la Société des Arts Technologiques (Montreal) nous a demandé une oeuvre à caractère ‘installation’. Nous avons développé avec Maotik une pièce immersive hybride nommée ObE esthétiquement axé sur une travail organique où le spectateur peut interagir avec le contenu sur des plages pré-définies. Cela donne je crois une oeuvre assez originale, présentée dernièrement en janvier et février dans la satosphère. En terme de nouveaux projets, plusieurs choses sont en cours, et je me focalise en ce moment en particulier sur la performance immersive et la production sonore multicanal.

 

Pour aller plus loin : 

La Page Facebook de Fraction en cliquant ici ; celle de Maotik en cliquant ici

Le documentaire d’Arte « Penser la vitesse » sur Paul Virilio disponible en cliquant ici

Sans oublier notre page Facebook High Five Magazine ici

Amp.


[1] Le concept d’une guerre sans mort ni blessé qui émerge à partir de la Guerre du Vietnam pour répondre aux préoccupations de plus en plus nombreuses que ces conflits entrainaient chez les populations du monde occidental

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