Sans commencement ni fin, horizontal comme la mer, le lieu du rêve s’échappe sitôt qu’il est nommé. Où donc réside cette frontière entre réel et rêve – ce monde sous nos yeux clos? Sans livrer de réponse, le maître japonais nous souffle qu’elle demeure aussi mince que le sont nos paupières…

     Alors âgé de 80 ans, Akira Kurosawa, s’engage dans une œuvre sans précédent.  Rêves (Yume en japonais), paru en 1990, est un voyage introspectif et initiatique en huit actes (huit courts métrages représentant chacun un rêve choisi), où l’on suit l’auteur depuis sa tendre enfance jusqu’à son âge adulte au travers des tableaux hallucinés de ses visions nocturnes, où se déroule le ballet des angoisses et des exaltations d’une âme profondément humaine.

Ce sont huit histoires qui racontent des rêves. Les émotions assoupies dans nos cœurs, les espoirs secrets que nous tenons bien cachés en nous, les sombres désirs et les craintes que nous recelons dans un recoin de notre âme, se manifestent avec honnêteté dans nos rêves. Les rêves traduisent ces sentiments, et les expriment, de façon fantastique, dans une forme très libre. Dans ce film, je veux essayer de relever le défi de ces rêves. Certains proviennent de l’enfance, mais il ne s’agit pas d’un film autobiographique, plutôt de quelque chose d’instinctif. 

Ainsi, le cinéaste refuse le centrage autobiographique. Par l’introspection instinctive, il atteint non pas un en-soi individuel mais fait résonner ses cordes les plus sensibles pour s’harmoniser avec le décor d’une comédie humaine transfrontalière. L’ héritage de la tradition japonaise n’en est pas pour autant étranger, de nombreuses références à la culture shintoïste sont parsemées au fil du récit. Notamment celle des kamis -esprits en japonais- désignant un panthéon polymorphe et ambigu dans lequel le culte des ancêtres et celui des forces de la nature se mêlent pour former un monde invisible distillé dans la lumière du nôtre. Le rêve semble donc s’inscrire pour Kurosawa dans une communication spirituelle directe entre le soi profond et les forces agissantes du monde, où l’intellect raisonné n’a pas droit de cité.

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Akira Kurosawa, Rêves – The Weeping Demon

Les apparitions surnaturelles sont nombreuses au gré du film et nous plongent très vite dans un univers onirique à la fois exotique et familier. A commencer par le mariage des renards (Kitsune) qui dans la traditions des Kamis n’a lieu que lorsqu’il pleut par un ciel clair et dégagé. Le film s’ouvre donc sur ce premier rêve ou le réel est mis au ban dès la vue de ce rayon de soleil traversant la pluie au milieu des troncs ruisselants de la forêt.

La tempête de neige, troisième rêve, met en scène l’apparition de Yuki Onna, la fée des neiges personnifiant la mort. Après une séquence très lente de lutte contre les éléments, le temps est comme suspendu à son apparition sur un aria d’opéra sans paroles –la musique de Shinichirô Ikebe est par ailleurs remarquable tout le long du film, épousant à merveilles les formes du récit–  s’amplifiant jusqu’à un paroxysme où la tourmente et la lutte se dissipent alors dans le vent, emportant avec eux les nuages pour laisser briller le soleil à nouveau.

Par ailleurs, les tourments existentiels de l’artiste jalonnent le récit : acceptation de la mort dans Le village des moulins à eau, l’absurdité de la guerre dans Le tunnel –et la fascinante procession des soldats revenants-, le mystère des forces de la nature … Néanmoins, cela ne l’empêche pas d’y inclure, à l’instar de la plasticité d’un rêve, des préoccupations plus contemporaine et dont le Japon a particulièrement souffert : la destruction de l’environnement, la menace nucléaire et plus généralement ce que l’on nomme aujourd’hui la conscience écologique. En effet, la vision du Mont Fuji en rouge  –le sixième rêve-  où éruptions volcaniques et catastrophes nucléaires détonnent de concert dans un air de plus en plus irrespirable, est apocalyptique et terrifiante, on y ressent la détresse des âmes comme celle de l’auteur lui-même. Là est peut-être le terrible aspect visionnaire du pouvoir onirique lorsqu’on s’ose à rapprocher cette crainte au drame qu’a connu le Japon en 2011.

Le rêve le plus fameux reste néanmoins le cinquième, Les corbeaux, où le cinéaste se rêve rencontrer Vincent Van Gogh. De par sa virtuosité esthétique et poétique, Kurosawa brise d’un seul regard l’écran cinématographique ainsi que le cadre du tableau pour nous emmener avec lui en immersion dans l’œuvre du peintre, recomposant ainsi la genèse du génie hollandais et, par un talent alchimiste, ramène chaleur et mouvement à la main qui désormais repose. “Lorsque la beauté naturelle se présente, je m’y fond entièrement, puis quand je la traverse, le tableau se révèle parfaitement devant moi. Mais c’est si difficile de rester à l’intérieur…” déclame le peintre incarné par Martin Scorcese.

Ainsi se dessine une analogie entre l’illumination artistique et la fragilité du rêve. Le rêve détient en lui-même le pouvoir de vérité de tout un monde mais s’évade à la moindre brise, à l’instar des visions du peintre…

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Ponts de Langlois de V.Van Gogh, et la reconstitution de Kurosawa

   Avant de conclure sur une note optimiste en contraste, il dépeint Les démons rugissants, portrait post-apocalyptique, où tout ordre naturel a été annihilé par des hommes réduits à l’état de démons anthropophages, à l’image des Oni, créatures du folklore japonais, condamnés à l’errance éternelle dans une souffrance atroce.

Ainsi, Kurosawa parachève ce florilège avec Le village des moulins à eau, représentation utopique d’une humanité pacifiée vivant en harmonie avec son environnement, dans ce village où le temps coule à la vitesse des moulins, par le courant de la rivière qui berce sa chevelure d’algue ondulant sous la surface. Le lieu est enchanteur, filmé dans une ferme ancestrale japonaise (Daio Wasabi). Après un long dialogue entre le protagoniste et le vieil homme du village, déplorant le déracinement volontaire des hommes de la nature qui les a enfantés, ils rejoignent le cortège enjoué et dansant d’un enterrement, célébrant dans l’humilité l’aspect transitoire de notre existence…

L’art total est un mythe, mais la puissance de cette œuvre est égale à la puissance du rêveur, légère et omnisciente, où l’ esprit crée le monde. Une lecture univoque ne ferait qu’appauvrir le dessin du cinéaste et les lignes qui précèdent ne sont que le cadre que l’on accole à un tableau pour le présenter au public, car si « rêver » est un palindrome, il serait dommage de le lire à sens unique.

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