Avez-vous déjà éprouvé cette étrange sensation en face d’une oeuvre nouvelle ? Le soudain éveil de toute votre curiosité, la concentration de toutes vos facultés, l’écueil ouvert d’un monde impromptu dans lequel on se plonge… vous voyez, n’est-ce-pas ? Les composantes de cette étrange réaction chimique sont encore inconnues. Mieux vaut du reste laisser à la magie sa part d’inconnu. Les atomes crochus ne s’expliquent pas. L’obsession qui peut naître d’une chose, d’un objet comme d’un être, exclut toute rationalité. À cela, il vaut mieux préférer l’épanchement des sentiments, les volutes bavantes de l’émotion.

L’envoûtement m’a peu à peu pris face à la série « Nocturnal » de Teresita Fernandez.  Personne ne peut d’ailleurs me dire ni comment, ni pourquoi ? L’envoûtement est soudain. Aucun docteur ne sut me l’expliquer, ni même un marabout m’en libérer. C’est étrange l’art, on s’y attache parfois avec réticence. On se moque d’artistes fous (qui d’ailleurs ont souvent plus de tête que nous). On dit d’un tableau noir : « ce n’est jamais que du noir ». On se méprend sur la recherche, les intentions, la mise en oeuvre, les nuances, les profondeurs, sur les sentiments. Et puis en y regardant de plus près, on change d’avis. On retourne sa veste. Le tableau nous emprisonne. On se dit petit à petit qu’il est étrange. On cherche à comprendre l’artiste, puis l’oeuvre. «Tout de même, c’est intriguant ! Ce noir, ce ne peut être de la peinture… C’est autre chose ! Mais si ! Regarde donc la matière… ». Tout cela tient du mystère. On délaisse ses appréhensions sur le pas de la porte. Cette noirceur tout de même…! Et on en vient à dénier toute son éducation, à louer les mystères en vouant à l’obscurité. Ça y est ! Le tableau nous a capturé. Il nous tient. Il nous enserre. Les interrogations fusent.  On se questionne. Quelle est cette étrange matière qui nous empêtre de sa beauté ?

Pour plaire, du moins séduire, l’artiste doit d’abord susciter les interrogations. Il y a de multiples façons d’intriguer. Teresita Fernandez a choisi une étrange substance. La peinture eut été trop banale, elle préféra le graphite. Ce minerai noir qu’on retrouve dans les mines de nos crayons à papier auxquels on donne le nom barbare et trompeur de mine de plomb. Après un an d’exploration, elle choisit la vallée verdoyante du Borrowdale pour la qualité et la noirceur de son minerai. Quant à savoir s’il y a des graphites différents, d’une couleur particulière ou d’une propriété plus docile qu’une autre… je rends les armes, si ce n’est ma pioche et mon casque de mineur. Je m’en remets à sa seule couleur obsédante, aux teintes vertes scintillantes et à son aspect tantôt rugueux tantôt fragile, comme la mantille crêpée d’une veuve espagnole.
Avec ce graphite, Teresita Fernandez conçoit une série de tableaux noirs, complètement noirs; sans couleur si ce n’est la lumière et les reflets qui s’en dégagent. Faire l’économie des couleurs pour peindre un paysage n’est certainement pas aisé. Pas davantage lorsque l’artiste souhaite représenter la mer. On abandonne le bleu des vagues, le rose de l’écume, le blanc de la fureur et le gris brouillon de l’horizon. On délaisse les représentations traditionnelles. On met à la porte le figuratif pour mieux accueillir la profondeur et bousculer les codes du paysage.

Teresita Fernandez - Nocturnal (Star Fall), 2010 Solid graphite on panel 243,84 x 182,88 x 5,08 cm 96 x 72 x 2 inches

Teresita Fernandez – Nocturnal (Star Fall), 2010
Solid graphite on panel
243,84 x 182,88 x 5,08 cm
96 x 72 x 2 inches

 

       L’usage du graphite donne à ce tableau (Star Fall) un relief particulier. Aujourd’hui, on qualifierait béatement de « tridimensionnelle » l’oeuvre, comme pour mieux souligner l’opposition des lignes verticales et horizontales et l’étrange perspective qui s’en dégage. Le paysage peint parait banal: c’est l’horizon infini de la mer et son rouleau de vagues, la nuit le surplombant. On peut y voir un parallèle avec les photographies d’Hiroshi Sugimoto où l’horizon se confond peu à peu avec la mer à la faveur d’une longue exposition. Pourtant, rien n’est plus mystérieux que la banalité d’une scène observée. La nuit d’étoiles et d’astres qui tombent en colonnes sur les flots dérange la tranquillité du paysage. La scène devient étrange, comme mystique, du moins saisissante par la convocation d’un imaginaire astral. La perspective elle-même est bouleversée. On ne sait si cette pluie d’étoiles tombe sur sur cette mer imperturbable ou au contraire si l’averse se déroule au-delà de l’horizon. On se perd dans ce réseau contraire de lignes et de reflets, sublimés par la couleur et l’éclat qui jaillit du centre et laisse dans l’ombre les bords. L’hypnose fonctionne à merveille.

Vraiment, ce tableau est étrangement beau. Pour un peu, on le qualifierait de paysage romantique. Il suscite une immersion complète du regardeur. Un désir sombre et violent. Regardez le détail. Chaque vague mériterait un paragraphe. Quant aux astres en suspens, j’en perds mes mots. On se perd dans les détails peut-être pour mieux entrevoir l’entièreté. Comprendre un tout par son plus petit dénominateur. Comme si la plus petite des choses nous montrait l’infini de la nature…
Le traitement du graphite joue pour beaucoup. Il évoque en nous des correspondances et transports singuliers. L’évocation, peut-être, de nos dessins d’enfants gribouillés de gris multiples. Ou bien nos nuits à regarder le ciel et son univers, les étoiles striant la voûte bleue marine. L’évocation du hasard, dans l’étoile qui file et qu’on attend, dans le crayon qu’on laisse inopinément tomber. Des souvenirs simples mais marquants.

« Je crée un catalyseur vous immergeant dans un espace propice à l’évasion » disait Teresita Fernandez à Art-AuctionSa particularité est de créer des paysages où le regardeur est immergé, compris dans l’espace, acteur dans la nature, comme l’étaient ceux de Caspar David Friedrich. Peut-être pourrait on avancer la notion de « paysages inversés » ? Vous me direz qu’un paysage comporte souvent une fonction double : figurer ce que l’on voit, agir sur l’émotion. Mais les œuvres de Teresita Fernandez – en particulier Star Fall – rejettent la première notion. Le but n’est jamais de figurer (d’ailleurs quoi ? puisque cette réalité n’existe pas… avez-vous déjà vu un pluie d’étoile à la verticale ?), mais plutôt de concevoir un paysage pour la seule émotion qu’il va susciter. C’est une recherche de l’émotion pure. Un saisissement abyssal, si vous préférez.

 

 

 

Hiroshi Sugimoto Yellow Sea, Cheju, 1992 gelatin silver print, edition of 25

 

Caspar David Friedrich - Deux hommes au bord de la mer, 1817, huile sur toile, 51 x

Caspar David Friedrich – Deux hommes au bord de la mer, 1817, huile sur toile, 51 x

 

Des Races.

Plus d’informations :

La série Nocturnal a été présentée par la Galerie Almine Rech en 2014 à Londres.