Rencontres d’Arles 2015.

    Si l’édition actuelle souhaite mettre en lumière les nouvelles pratiques de la photographie, s’ouvrir aux correspondances avec d’autres arts, en bref faire sa révolution, il demeure des expositions simples et touchantes. Ainsi, la série « Affaires privées » de Thierry Boüet se penche sur les objets insolites disponibles en un clic sur Le Bon Coin. Présenté dans son environnement direct avec à ses côtés son propriétaire, chaque objet est prétexte à un portrait divertissant et humain.

   Le portrait peut sembler être un exercice facile. Dans la photographie contemporaine, il est un courant ennuyeux qui donne à voir des portraits en plan resserré sur le seul visage, abusant du noir et blanc et forçant les émotions des sujets devenus acteurs. On y lit les rides de l’âge et l’on croit déceler quelques caractères. On regarde platement une existence qui pourtant nous paraît inconnue. Car le portrait dit souvent bien peu de choses. Réduit à la seule seconde fractionnée d’une vie qui en compte bien plus (vous en conviendrez), il s’avère toujours insuffisant pour saisir une existence. Tout juste celui-ci esquisse le début d’une histoire, s’il ne conforte pas nos préjugés, emmure notre compréhension pour se réduire à la seule satisfaction esthétique.

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    Rien de cela avec Thierry Boüet ! À ses débuts photographe de mode puis directeur des studios Harcourt, collaborateur des plus grands journaux, il fait le choix du portrait. On se dit « l’exercice est périlleux ! » : il faut se sortir du carcan trop commun où s’affichent les gueules et leurs mimiques, rendre aux existences leurs environnements. Mais ce photographe connaît son métier, il se démarque du lot commun.

    Pour faire original et toucher juste, le photographe français choisit de replacer l’humain dans son environnement le plus proche. Il se débarasse des cadres resserrés. Il libère le sujet, il lui donne un peu d’air. Thierry Boüet a compris que l’environnement proche d’un sujet est presque aussi important dans le portrait que le sujet lui-même. Ses travaux les plus récents en témoignent : on pénètre dans l’intérieur bien rangé d’un général serein et magnanime, impassible devant deux bleus hésitants ; on ose rentrer dans l’espace éclatant et minimaliste d’un galeriste bien-connu, espace impersonnel mais pourtant intimiste ; et l’on croit peu à peu s’assoupir sur un banc ou sur le sable blanc, aux côtés des habitués de la sieste aux traits tirés par le soleil, donnant à leurs visages l’interdiction de tout éveil. Dans un portrait, l’environnement compte autant que l’homme. Il faut jouer avec la lumière – naturelle ou artificielle – tout autant qu’avec les objets. On dit bien plus sur un homme avec ses objets et son monde qu’avec son visage.

    Dans sa série « Affaires privées », cette règle hypothétique est systématiquement mise en oeuvre. Repérant d’abord des annonces insolites sur Le Bon Coin, le photographe contacte ensuite leurs propriétaires pour leur tirer le portrait. Dans le cadre, on retrouve : l’objet de l’annonce, son vendeur, l’environnement direct ou imagé de l’objet. Hors-cadre, deux textes courts : l’annonce telle qu’elle est publiée sur le site puis les mots du photographe retraçant l’intention du vendeur et le passé de l’objet.

 

AVION

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     Thierry Boüet se rend initialement dans la Drôme pour rencontrer trois ou quatre personnes. Dans une interview pour le Huffington Post, il dit s’être aperçu de l’immense potentiel qu’était Le Bon Coin, «  on avait accès à tout sur ce site », comme la caverne d’Ali Baba.

    Ses photographies témoignent de cette profusion d’objets. C’est un formidable bestiaire, un lexique des trucs et machins du monde, un annuaire du saugrenue, un bric-à-brac improbable, une jungle de la rareté et du presque-disparu.

     Toutes ces petites choses un temps racontées par Perec sont merveilleuses. Leur diversité et leur originalité étonnent. L’énumération nous paraît nécessaire : un Avion modèle Lucas L7 construit main et modèle unique, une perruque pro style Michael Jackson, un fauteuil en cuir méridien, un casque de scaphandre, une paire de ski année 1950 – 1960… et bien d’autres !

     Suivent les qualificatifs : très bon état, bon état, comme neuf, à démonter, vendu en état, idéal pour déco, jamais servi, pièce exceptionnelle, de qualité, rare ou pièce unique, affaire à saisir, plaisantins ou curieux s’abstenir.
Tous les qualificatifs et les plus superlatifs y sont. Le vocabulaire employé est pensé pour faire mouche. Pourtant derrière les mots se cachent bien des histoires.

CABINE

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    Voilà le point fort du projet. Derrière chaque objet se cache une petite scène de vie, une mémoire, un attachement pour l’objet, le regret de s’en séparer, le besoin parfois de se faire un peu d’argent (mais pas que). Il y a ces objets qui n’ont pas su plaire, dont l’idée théorique n’a pas su trouver sa place ni son utilité dans un intérieur disparate. Il y a aussi les encombrants. Et puis ceux qui s’empoussièrent.  On les vend quand il faut faire de la place. D’autres servent à financer un projet, un voyage, une fête, aident les enfants à vivre et grandir, ou poussent un peu les économies pour survivre jusqu’au lendemain.

    Les portraits de Thierry Boüet replacent avec force la narration devant l’image. On en oublie presque le portrait. L’histoire prend le pas. On arpente l’exposition comme bercé, conquis par l’attachement irraisonné que l’homme peut porter à ses créations ou ses acquisitions. Thierry Boüet nous dit bien des choses sur notre faculté à accumuler, à ne pouvoir se séparer du futile, à vivre entouré de souvenirs, tant et si bien que notre cave ou notre garage en débordent. On est comme conquis par ce projet simple et amusant, pris d’une envie dépensière, sinon remué par l’idée qu’il faudra un jour délaisser nous aussi des biens qui nous sont chers. En attendant, on rigole doucement devant ces mises en scène. C’est une photographie simple certes, mais précieuse.

Des Races.

Plus d’informations :

Les Rencontres d’Arles

le site de Thierry Boüet

Les Rencontres d’Arles se cloturont le 20 septembre 2015.

Article écrit dans le cadre de la semaine spéciale Rencontres d’Arles.

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