1941. Paris est occupé, mais la scène artistique continue à se produire. Charles Trenet chante aux Folies Bergères que “tous les jours noirs ont leur lendemain”, et, la foule reprenant en cœur leur refrain, Espoir et Douce France résonnent comme des hymnes à la liberté.[i] Plus de vingt ans plus tard, alors qu’il est sur le point de se produire sur les écrans de l’ORTF, Jean Ferrat est stoppé : sa dernière sortie Potemkine étant un hommage aux marins du cuirasse éponyme russe qui, d’une mutinerie, ont participé aux débuts de la Révolution d’Octobre, une parole pro-URSS ne saurait être acceptée sur les ondes officielles françaises.[ii]

La variété française a connu dans les années 1940-50-60 ses âges d’or. D’une parole engagée, ses artistes chantaient pour défendre des idées, pour prendre position. L’art musical était un moyen, non une fin. Dans un contexte politique chamboulé et des institutions peu ancrées car jeunes, le débat citoyen était timide, et la musique devint un moyen d’expression. La parole du chanteur fut le micro des réquisitoires du peuple, une arme au service de valeurs et d’opinions. Au-delà des pépites artistiques qu’ont livrés a la postérité des chanteurs comme J. FerratC. TrenetL. FerréS. ReggianiG. Moustaki, ou encore J. Brel, il y a toujours eu un engagement sous-jacent, une critique à peine cachée.

ortf JJA080218292Crédits photos – INA

La France d’après-guerre met quinze ans pour se trouver un régime politique qui lui convient. Hésitantes et à travers plusieurs essais et ratés, les institutions se cherchent et n’autorisent que peu le débat citoyen. Les gouvernants, de René Coty à Charles de Gaulle, sont néanmoins au centre du répertoire des chansonniers. B. Vian est l’un des premiers à s’attaquer à eux en 1954 avec Le Déserteur, hymne antimilitariste. Ironie de l’Histoire, sa sortie coïncidera avec la défaite française de Dien Bien Phu, et le titre sera immédiatement censuré, jusqu’en 1962. Quelques années plus tard, en 1961, L. Ferré s’en prend à Charles de Gaulle dans Mon General ! Il y arrangue le Président sur ses ambitions présidentielles de 1965 – « il faut savoir passer la main » – et déconnecte De Gaulle des réalités françaises – « Vous étiez loin … Vous ne saviez pas … ». La critique du ‘sauveur de 1945’ n’est pas acceptée en 61, et le titre ne reverra les bacs qu’en 1980 (!). La censure ne touche néanmoins pas tout le monde à l’image de Bécaud qui, en 1965, livrera lui un hommage au même Général dans Tu le Regretteras. Texte polémique car G. Bécaud y anticipe la retraite politique de C. De Gaulle quelques années plus tard, alors que, le titre étant sorti en 1965, on croit à l’époque à une critique de la réélection. Non, pas Bécaud … On retrouve toute l’ambivalence des premières années de la Ve à travers ces chansonniers : si démocratie et liberté sont à la bouche de tous et dans les premières lignes de la Constitution, le Ministre de l’Information De Peyrefitte coupe là ou ca critique, interdit là ou ca attaque. On ne laisse que les œuvres pro-institutions, et passe à la trappe les autres.

J. Ferrat et G. Moustaki en feront eux-aussi les frais, pour le premier sympathisant communiste et le second trotskyste. Dans un contexte politique de guerre froide, où le PCF fait ses plus hauts scores, ce qu’on considère comme une ‘propagande communiste’ est vite censurée. Dans Ma France, J. Ferrat s’en prend aux gouvernants en général, les accusant « d’usurper aujourd’hui le prestige » d’une France qui se réclame de Robespierre. La censure tombe, J. Ferrat ne reverra pas les plateaux de l’ORTF avant deux ans d’exil médiatique. G. Moustaki prend par ailleurs position pour une « Révolution permanente » dans Sans la nommer en 1969, défend une vision trotskyste de la politique en vue d’accéder à une Liberté (qu’il écrira pour S. Reggiani, le texte deviendra un classique de son répertoire) :

« C’est elle que l’on matraque,
Que l’on poursuit que l’on traque.
C’est elle qui se soulève,
Qui souffre et se met en grève.
C’est elle qu’on emprisonne,
Qu’on trahit qu’on abandonne,
Qui nous donne envie de vivre,
Qui donne envie de la suivre
Jusqu’au bout, jusqu’au bout. »

Sans la nommer. G. Moustaki.

Et, comme pour les gouvernants, le communisme a son lot de détracteurs (qui ne connaissent pas la censure), avec en tête de liste celui avait chanté pour CDG. G. Bécaud chante en effet pour railler le système communiste, en y attachant l’impossibilité d’aimer dans une URSS fermée. Alors qu’en 1964 les mouvements musicaux ne s’attachent peu à la guerre froide, ou exclusivement pour glorifier le bloc de l’Ouest (Les Ricains de M. Sardou), Bécaud et son parolier Delanoë veulent montrer une autre Russie, plus romantique, entachée par le communisme : un « amour impossible dans l’horreur communiste »[iii] dans Nathalie. Succès du morceau oblige, un café à Moscou a été depuis nommé Pouchkine du nom de celui de la chanson, et a vu notamment Jacques Chirac et Vladimir Poutine s’y rencontrer.

1FerratLO29avril65jeaDRLettre à l’ORTF de soutien à J. Ferrat, censuré pour son titre Potemkine.

Enfin, si les luttes partisanes sont reines de la chanson française dans les années d’après-guerre, certains comme G. Brassens préfèrent se placer au-dessus de la mêlée, pour une vision plus anarchiste mais pacifique de la France, de la Seconde guerre mondiale, de la violence. Dans Les Deux Oncles, il met en scène deux oncles français pendant la Seconde guerre mondiale, Martin et Gaston, l’un résistant et l’autre collaborateur.

« Chacun, pour ses amis, tous les deux ils sont morts
Moi, qui n’aimais personne, et bien je vis encore. »

Les Deux Oncles. G. Brassens

Tout est dit, et si l’idée n’est pas saisie il en remet une couche plus loin : « Que de vos vérités, de vos contre-vérités / Tout le monde s’en fiche à l’unanimité ». Le cadre est posé, et les critiques pleuvent. Ce banalisme du nazisme choque en 1964, tout autant que Mourir pour des idées en 1972, à une époque post-soixanthuitarde où des luttes comme celle du Che Guevara font l’unanimité dans les classes populaires et jeunes.

Justement, la jeunesse. Les années 60 sont l’explosion politique d’une jeunesse qui prend les rênes, avec en point d’orgue mai 1968. On retrouve L. Ferre dans le soutien de la jeunesse qui prend conscience de ses droits, que cela soit dans la critique de la France (Epique Epoque  1964), la raillerie des institutions immobiles (Ils ont voté  1967) ou avec un appel au changement (Salut, Beatnik  1967). Dans Ils ont voté, il chante ces Français qui en ont « plein le cul », dans un « pays qui [le] débecte », et annonce que « le jour de gloire est arrivé ». Il ne croyait pas si bien dire, puisqu’un an après, les barricades étaient montées à Saint Germain. J. Brel raille lui aussi les normes et valeurs de la société française que souhaite faire imploser mai 68, avec des critiques de la haute bourgeoisie dans Les Bourgeois en 1962, des « bordels militaires de campagne » dans Au Suivant en 1964. Il va avec ses Bourgeois jusqu’à imiter des gestuelles empruntées, prendre une mimique sur-jouée. On est autant dans la chanson que dans la comédie, la performance est impressionnante. Cette variété là est la prise de parole des Français face aux classes dominantes – et vieillissantes, la revendication de ses droits. S. Gainsbourg s’inscrit enfin dans cette veine, avec des chansons provocantes et anticonformistes. Sa version de la Marseillaise, Aux armes et caetera, fera beaucoup couler d’encre. Dans un registre plus social, la fin des années 60 est un cataclysme, la chanson française et Gainsbourg en sont les porte-voix. En mettant en scène B. Bardot sur sa Harley Davidson, le mauvais élève de la variété émancipe la femme et devient l’icône de la libération sexuelle. On avait déjà vu Bardot dans le magnifique Et Dieu … créa la femme de R. Vadim en 1956, qui en avait fait le sex-symbol des années d’après-guerre, on la retrouve ici chez Gainsbourg pour qui le penchant pour l’érotisme est institutionnalisé. De la fellation que chante une F. Gall de 18 ans en 1966 dans Les Sucettes à la simulation d’orgasme de J. Birkin dans Je t’aime … Moi non plus en 1969, le répertoire du chansonnier est sans équivoque. L’engagement est là, le nouveau modèle sociétal des années 1960 est porté par la chanson française avec brio :

« – Oh mon amour…
Tu es la vague, moi l’île nue
Tu vas tu vas et tu viens
Entre mes reins »

Je t’aime … Moi non plus. S. Gainsbourg.

Entre extrémisme politique et lutte sociétale, la variété française d’après guerre a eu son lot d’engagements plus ou moins politisés. Avec mai 1968 un registre se ferme, et une nouvelle époque s’ouvre pour la variété. Finies les censures de l’ORTF et les critiques du système, c’est l’heure de gloire de Salut les Copains, l’avènement proche des Claude François et autres Balavoine. La politique est toujours présente chez les chanteurs, mais plus institutionnalisée ; les chanteurs s’engagent, mais pour la grande majorité restent dans la norme. On passe de la ‘Révolution permanente’ au soutien Mitterandien. On passe des années 1950 et 60 aux années 1970 et 80. Un autre monde.


[i] MONFORT Nelson, Le roman de Charles Trenet, Editions du Rocher, 2013.

[ii] Le meilleur film de propagande, muet et sovietique, a été realise a partir de cette histoire. A regarder : Le Cuirasse « Potemkine ».

[iii] G.MEDIONI, 2005, « Pierre Delanoe :J’ai mis un an a convaincre Becaud d’interpreter Nathalie », L’Express (Paris).

[iv] RFI itw http://www.rfimusique.com/musiquefr/articles/060/article_14383.asp

Photo de couverture : Interview croisée de Brel, Brassens et Ferré. 1969. Crédits photos: BR.

Amaury