Le procédé est connu. S’il porte différents noms selon l’usage et les découvertes des artistes, la technique dite du « photogramme » marque un développement majeur pour les amoureux de la chambre noire. Depuis William Henry Fox Talbot, cette pratique de la photographie sans appareil n’a pas perdu une ride. Lumière !

Son nom évoque la moiteur des chambres noires, l’odeur tiède et métallique du papier photographique soudainement exposé aux produits révélateurs et cette odeur enivrante, étourdissante des bains stagnant dans leurs cuves.

De prime abord, la pratique peut sembler obscure. Elle requiert la pénombre la plus complète – c’est toujours le cas dans une chambre noire. On lui attribue une apparente complexité, un quelconque cachet scientifique. On préfère la regarder de loin ; avec la méfiance propre aux technologies étranges dont on ignore le fonctionnement simple, sinon du moins cette once de respect qui prévaut aux techniques éloignées et avancées artistiques héritées des grands maîtres, voilées d’une certaine mystique intimidante.

Certes, son utilisation nécessite de la finesse et de la maîtrise. Mais derrière le nom scientifique (quelque peu barbare, du moins rebutant), il se cache pourtant une technique photographique simplissime.
Tenez ! Dans une chambre noire, disposez des objets sur une feuille de papier photographique avant de projeter une lumière pendant trois, six ou douze secondes, voire davantage… Ensuite, plongez votre papier dans les trois bacs. L’image se révèle, se stoppe puis se fixe. Sur votre papier, on peut observer la forme des objets projetés à sa surface. L’image obtenue d’une interposition entre la lumière et l’objet ne révèle que formes, contours et ombres.

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Laszlo Moholy Nagy – ST Autoportrait © Tous droits réservés

Le procédé dit du photogramme est à l’origine même de la photographie. Il ne requiert aucun appareil photographique, presque aucune science, si ce n’est un peu de maîtrise. Dès lors qu’on l’utilise, on peut l’améliorer, le parfaire, le combiner à d’autres techniques : multi-exposition, solarisation, négativation etc.

Des artistes comme Bayard, Man Ray, Moholy-Nagy, Raoul Haussmann, Carl Struwe et même Picasso ont expérimenté le procédé. Leurs photographies brouillent la représentation intrinsèque qu’on peut avoir d’une image. Dans La Chambre Claire, Roland Barthes affirme : « Par nature, la Photographie […] a quelque chose de tautologique : une pipe y est toujours une pipe, intraitablement. On dirait que la Photographie emporte toujours son référent avec elle, tous deux frappés de la même immobilité amoureuse ou funèbre, au sein d’un monde en mouvement… »

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Carl StruWe – Archetype de l’individualité, 1933 © Tous droits réservés

Il serait trop long de tirer une histoire du photogramme. D’autres l’ont faite, des expositions ont retracé son évolution, marquant ainsi sa contemporanéité. Le procédé se réinvente, s’utilise toujours. Il a avec lui l’avantage de briser la relation entre objet et référent. Ce qui est représenté n’est plus que suggéré, sinon totalement effacé pour devenir une composition abstraite. Le pouvoir implacable de représentation est comme évidé, rendu nul. Le photogramme ouvre la porte à la rêverie, à l’imaginaire plutôt qu’au réel.

Datant de 1997, les photogrammes d’Andreas Müller-Pohle contribuent à brouiller la frontière entre objet et référent. Le photographe se débarrasse de l’optique et des différents bacs et produits chimiques. Dans sa chambre noire, il place le papier photographique dans une cuve puis y fait flotter divers petits objets scintillants (confettis, bande de papiers).

Soumis à une longue exposition de plusieurs heures, le résultat obtenu s’avère étonnant. Sur le papier, on perçoit des abstractions de couleurs mauve ou sépia, dont la texture effacée sinon délavée évoque des paysages apocalyptiques. Les différentes couches de couleur élancées voire lavées par les remous de l’eau baladent l’œil, perdu dans les amas ternis de la couleur. Ici, le procédé du photogramme sert une recherche de l’abstraction, sensible à l’étrangeté des formes angoissantes et distordues.

 

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Andreas Müllher Pohle – Untitled © Tous droits réservés

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Andreas Müllher Pohle – Untitled © Tous droits réservés

 

Quant aux photogrammes de Christopher Bucklow, certains peuvent trouver le rendu kitsch, d’un étincelant quelque peu ringard. C’est que l’œuvre de Bucklow trouve des résonances avec le cinéma, avec un imaginaire presque mystique qui nous ramène à des fantasmes post-vitaux. D’autant que les couleurs éclatantes et l’usage en bichromie des silhouettes ont certainement influencé bien des publicités (Apple et son Ipod, par exemple). Reste que son utilisation haute en couleur du photogramme détonne ! Lui ne capture que la silhouette humaine, son enveloppe, son intériorité, sa surface et sa chaleur. Est-ce comme un rappel aux origines de la vie ? Comme une simple contemplation d’un corps humain universel ? À trop interpréter, on risque de briser l’artifice. Gardons le mystère.

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Christopher Bucklow – Datura © Tous droits réservés

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Christopher Bucklow – Tetrach © Tous droits réservés

Andrè Villers fait du photogramme un usage simple, presque documentaliste. Ses clichés révèlent les ossatures fragiles d’orchidées ou le velours ébouriffé de plumes. On pourrait croire à un rendu scientifique, destiné à imager un épais ouvrage encyclopédique ou simplement décorer le bureau d’un botaniste chevronné. La main du photographe vient rompre l’illusion. Elle s’immisce dans cette étude quasi scientifique pour casser avec légèreté l’illusion de la science.

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André Villèrs – Sans Titre © Tous droits réservés

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Andrè Villèrs – Sans Titre © Tous droits réservés

Enfin, le photogramme permet de choisir entre figuratif et abstraction. Déroutant exercice, surtout pour le regardeur qui ne sait s’il faut interpréter ou se laisser porter. Anaïs Boudot sait à merveille comment perdre son spectateur. Ses photographies combinent paysages laconiques avec des prises de vues avortées, déchirées, figées puis superposées. Le grain est appuyé à outrance, donnant aux photographies un sentiment d’inconfortable étrangeté. Le cadre trituré casse l’apparente tranquillité des paysages. L’image en elle-même – c’est à dire le support papier – se trouve torturée. Les photogrammes de Boudot donnent à voir l’inverse de leur représentation : des paysages banals se muent en tableaux angoissants. Le truchement du photogramme et la mutilation de l’image déconstruisent l’ordinaire.

 

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Anaïs Boudot – Série  » Félure  » © Tous droits réservés

Le photogramme est ainsi. Il rompt avec la pratique courante de la photographie et rappelle les principes premiers de cet art : la juxtaposition d’un objet et d’une lumière sur un support photographique. Beaucoup l’ont compris, il est aisé de repartir des fondements d’un art pour réécrire son histoire.

La simplicité du procédé permet ainsi des détournements inventifs, brisant l’apparente soumission de la photographie à la seule représentation. Barthes l’explique certainement mieux que nous : « Au fond, la Photographie est subversive, non lorsqu’elle effraie, révulse ou même stigmatise, mais lorsqu’elle est pensive ».

 

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Adam Fuss – Sans titre © Tous droits réservés

Des Races. 

Plus d’informations : 

Extraits tirés du livre La Chambre Claire de Roland Barthes, publié en 1980.
Cahiers du Cinéma, Éditions Gallimard.

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