Récemment publié aux éditions Sylph, « Painted Nudes » est un ouvrage paru un peu plus tôt cette année, rassemblant les photographies peintes de l’artiste Saul Leiter. Soudain, tout paraît simple et heureux. La peinture n’est pas torturée, subie, souffrante. La photographie n’est pas sociale ni politique. Rien de cela n’est réfléchie. Les deux arts s’entremêlent pour la seule joie de la couleur. 

J’ai dans ces humbles pages beaucoup écrit. J’ai souvent affirmé des bêtises dissimulées par l’emphase et les tournures alambiquées. J’ai proféré des inepties. je me suis essayé à bien des arts sans jamais convaincre par la critique et sublimer les sentiments qu’ils suscitaient en moi. J’ai trop préféré les émotions expansives. J’ai enfin répété les mêmes excuses pour me dédouaner et continuer à vous abasourdir. Mais tout de même, il y a un seul article parmi ces torchons, un seul qui en vaille la peine, un seul que je sauverais. Brulez tout mais gardons celui-ci. Je l’ai écrit il y a de cela un an. Saul Leiter, la poésie avant tout. Je n’en regrette pas un mot.

© Sylphe Editions

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Je ne reviendrai pas sur la vie de Saul Leiter. Les nécrologies de l’artiste vous donneront quelques faits factuels, deux ou trois citations bien amenés, de quoi palper le pouls de ce mystérieux artiste. Le documentaire « In No Great Hurry » vous projettera aux côtés d’un homme à l’ombre de sa mort. Le reste, vous aurez à l’imaginer. Comme moi, supputons qu’il vivait sa vie si lentement, avec le délice des gens détachés du rythme effrayant (sur)vécus par leurs semblables.

Peut-on penser les oeuvres d’un homme comme le reflet de sa vie ? Peut-on affirmer connaître un homme par l’observation de ses tableaux, par la connaissance de sa photographie ou la visite fréquente rendu à l’un de ses chefs-d’oeuvre ? J’aurais aimé appeler Mr. Leiter par son prénom, simplement par présomption. Penser connaître ses oeuvres ? Il n’en est rien. On doit à son assistante Margit Erb la formidable découverte de photographies de nus peinturlurés, réunies par la non moins fantastique maison d’édition Sylphe.

© Sylphe Editions

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Saul Leiter eut deux muses dans sa vie. La peinture et son amie et compagne Sommes Bantry, toutes deux délaissées pour la photographie. On ne sait quand il retourna aux deux, appelé par le chant de la chaire, remué par les promesses lentes de la gouache. Reste que sa caverne gardait bien des trésors, qu’on découvre deux ans après sa mort. Pourvu que le filon ne s’épuise pas, qu’on fouille parmi les ruines encore des années. Il doit y avoir dans le coin d’un tiroir, sous une penderie, dans le repli d’une poche de veston, caché sous son matelas, je-ne-sais-quelle épreuve attendant la lumière. Dans sa préface du livre Painted Nudes, Margit Erb le souligne :  » les nus peints de Saul Leiter sont intensément intîmes. Ils sont tirés d’espaces intérieurs privés et représentent quelques-uns des moments les plus silencieux de la vie de Saul, certainement certains des plus créatifs « .

Enfin, Leiter n’a jamais dissocié photographie et musique. Dans les décombres d’un appartement pensé pour le repos de la poussière, il s’adonnait aux deux arts. il mêlait l’aquarelle et la gouache aux nues immortalisées par son oeil, cachant ou donnant à voir l’élégance et la grâce de corps jamais mieux magnifiés qu’étant dissimulés. Sur ses nus peints, Leiter a appliqué de minces lambeaux de peinture. Souvent la peinture vient épousseter les courbes des femmes photographiées, mieux masquer la chaire pour la rendre davantage désirée.

© Sylphe Editions

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Le premier support du tableau est bien sur la photographie. On dépeint souvent Leiter comme un des maîtres de la photographie de rue. Ici, la caméra n’enregistre aucune des réalités sociales à l’oeuvre parmi ses confrères américains ou français. La caméra comme la peinture, toutes deux mêlées, ne sont qu’un nouveau moyen de voir, d’aspirer au calme dans une ville tourmentée, en mouvement continuel. Les nus promettent à la fois l’abstraction et un figuratif bigarré ; ils évoquent tant une atmosphère, le souvenir d’une impression qu’un instant décisif. On trouve chez Leiter toutes les écoles.

Leiter a toujours peint pour lui-même, modestement, avec pour seule ambition la joie de son métier. Il refusait l’évidence de la beauté, décrétait que «  ses oeuvres pourraient être décrites comme la quête de notions définissant la beauté; La beauté est une idée révolue, dépassée. Le mot « beauté » est particulièrement à la mode à notre époque. Certains, comme Renoir, ne prenait pas sérieusement cette notion, probablement car toutes les peintures paraissent belles. Ce n’est pas assez. »

J’aime à croire que la beauté se retrouve parmi les objets simples. Burke la voyait dans des objets aux teintes douçâtres, de petits tailles, fragiles et doux. Tout l’opposé des toiles grand format, saisissantes, dévouées aux grands sentiments. C’est la plus parfaite description des peintures nues de Saul Leiter. On trouve dans ces petits formats la fragilité d’une peinture à peine déposée, l’intimité d’un regard amoureux des formes sinon de sa compagne. Un tout pour la couleur, joyeuse sans être criarde. Ah, Mr. Lester, quand cesserez-vous vos cachoteries ?

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Des Races

Sources :

– WARBURTON, Nigel, ‘Saul Leiter : Finding Beauty’ , London, HackelBury Fine Art, 2015

– Unknown author, ‘Saul Leiter’, New-York, In-Public, 2015

– WRIGLEY, Tish, ‘Saul Leiter’s Painted Nudes’, AnOther Magazine, April 2015.

– The Guardian, ‘Saul Leiter Obituary’, 2013. 

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