Au détour d’une lecture, deux suprenants morceaux de la Trilogie new-yorkaise de Paul Auster m’ont saisi. L’écrivain contemporain américain observe avec justesse et poésie le ciel que nous portons sur la tête.

 » Il passa de nombreuses heures à regarder le ciel. De sa position au fond de l’allée, coincé entre le caisson et le mur, il ne pouvait pas voir grand chose d’autre et au fur et à mesure que les jours passaient il prenait plaisir à observer le monde qui passait au dessus de lui. il remarqua surtout que le ciel n’était jamais immobile. Même les jours sans nuage, lorsque le bleu semblait être partout, d’incessants changements avaient lieu, des déréglements progressifs lorsque le ciel s’amincissait ou s’alourdissait, l’intrusion soudaine du blanc, des avions, des oiseaux, des papiers flottant dans l’air. Les nuages compliquaient la situation et Quinn passa bien des après-midi à les étudier, s’efforçant d’apprendre leur façon d’être, essayant de prédire ce qu’ils allaient devenir. Il se familiarisa avec les cirrus, les cumulus, les stratus, les nimbus et toutes les combinaisons, observant tour à tout chacune d’entre elles et remarquant la façon dont le ciel changeait sous leur influence. Les nuages introduisaient aussi la question de la couleur et c’était tout un domaine à maitriser, depuis le blanc jusqu’au noir en passant par une infinité de gris. Il fallait toutes les examiner, les mesurer, les déchiffrer. En plus, il y avait les pastels qui se formaient lorsque les nuages réagissaient au soleil, à certaines heures de la journée. L’éventail de ces variables était immense, et le résultat dépendait des diverses couches de l’atmosphère, du type de nuage présent dans le ciel  ainsi que de la position du soleil à ce moment-là. C’était de tout cela que provenait les rouges et les roses que Quinn aimait tant, les pourpres et les vermillons, les orangés et les lavandes, les ors et les kakis duveteux. Rien ne durait longtemps. Les couleurs se dissipaient vite, se mélangeant à d’autres et s’éloignant, ou s’évanouissant avec l’arrivée de la nuit. Il y avait presque toujours du vent pour précipiter cette fin. De l’endroit où il était assis dans l’allée, Quinn ne le sentait que rarement, mais en remarquant son effet sur les nuages, il pouvait en jauger la force et déduire le type d’air qu’il charriait. Un par un, tous les temps se succédèrent au dessus de sa tête, du grand soleil à l’orage, du ciel sombre et sinistre à la splendeur éclatante. Il y avait les aurores et les crépuscules à observer, les changements de la mi-journée, les fins d’après-midi, les nuits. Même plongé dans l’obscurité, le ciel ne trouvait pas de repos. Des nuages voguaient dans le noir, la lune avait toujours une forme nouvelle et le vent soufflait sans cesse. Parfois une étoile venait se nicher dans le petit coin de ciel de Quinn. Alors, les yeux levés, il se demandait si elle était vraiment là ou si elle n’était pas éteinte depuis longtemps. « 

Une centaine de page après, Auster, par l’entremise de son narrateur, fait la comparaison du ciel new-yorkais avec celui parisien :

  » Curieusement les choses m’ont paru plus grandes à Paris. Le ciel était plus présent qu’à New-York et ses caprices plus fragiles. Il m’attirait, et le premier jour, ou les deux premiers jours, je suis resté dans ma chambre d’hôtel à examiner les nuages en attendant qu’il se produise quelquechose. C’étaient là des nuages du Nord, des nuages de rêve toujours changeants qui s’ammoncelent en montagnes grises, qui déversent de courtes ondées, se dissipent, se regroupent à nouveau, roulent devant le soleil, réfractent la lumière selon des modes toujours différents. Le ciel à Paris a ses propres lois qui différent de la ville au-dessous. Autant les immeubles semblent solides, ancrès dans la terre, indetructibles, autant le ciel est vaste et amorphe, soumis à un bouleversement constant (…) »

 

Bouts de lecture sélectionnés par Des Races. 

 

Paul Auster – Trilogie new-yorkaise, collection Babel, édition Actes Sud.

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