« Peut-on faire des oeuvres qui ne soient pas d’art? » C’est cette interrogation caractéristique de Marcel Duchamp qui sert de point de départ à la nouvelle exposition du Palais de Tokyo : Le Bord des Mondes, consacrée aux formes de la création qui s’épanouissent en marge de ce que nous avons l’habitude de désigner comme « art ». 

L’évocation d’une création hors des normes suggère d’emblée l’art brut, terme plurivoque inventé en 1945 par Jean Dubuffet pour désigner les travaux d’artistes exempts de culture artistique, une création pure qui échapperait aux effets de mode et aux intellectualismes des artistes professionnels. Si l’art brut résulte d’une démarche ou d’un parcours qui le différencie de l’art dit « culturel », il en reprend cependant les formes – principalement le dessin, la peinture, la sculpture, l’architecture – et s’intègre ainsi aisément aux catégories établies, ce qui facilite son assimilation. Cela explique en partie sa présence aujourd’hui sur le devant de la scène contemporaine, avec une promptitude et une ampleur qui peuvent laisser perplexe.

Alors que Paris a accueilli récemment de très belles expositions consacrées à ces formes d’art (comme Raw Vision à la Halle Saint-Pierre ou Bruno Decharme – Art brut / Collection abcd à la Maison rouge), le Palais de Tokyo prend le pari d’explorer un champ de pratiques plus vaste encore, évitant justement l’emploi de termes comme « brut » ou « outsider » pour les qualifier. Si plusieurs oeuvres proviennent certes de ces domaines, de celui de la mode ou plus généralement des arts plastiques, elles sont ici mêlées aux travaux de physiciens, mathématiciens, ingénieurs en robotique, chefs cuisiniers…

Le résultat est une sorte d’épistémè de la création, un grand cabinet des curiosités où les vidéos de Camp Kill Yourself (CKY, l’ancêtre de Jackass créé par Bam Margera et Brandon DiCamillo) sont mises en relation avec le kuş dili, un langage vieux de 400 ans qui imite le sifflement des oiseaux ; où la Haute Coiffure de Charlie le Mindu côtoie les « pièges à brume » du physicien Carlos Espinosa, des dispositifs aux airs de sculptures abstraites permettant de recueillir la vapeur des nuages pour irriguer les zones arides.

2558-15 : Vue de l’exposition « Le Bord des Mondes », Palais de Tokyo, 2015. Photo : André Morin. Iroshi Ishiguro, Kouka, 2014. Courtesy d'Hiroshi Ishiguro et dévelopé par l'Université d'Osaka. 

Vue de l’exposition « Le Bord des Mondes », Palais de Tokyo, 2015. Photo : André Morin.
Iroshi Ishiguro, Kouka, 2014. Courtesy d’Hiroshi Ishiguro et dévelopé par l’Université d’Osaka.

 

En rassemblant sur un même plan des travaux venus de tous les horizons, tant disciplinaires que géographiques, l’exposition parvient à présenter l’acte créatif dans toute son universalité, au delà des catégorisations qui obstruent habituellement notre regard et notre conception de ce qui fait « oeuvre ».

Seulement, associer des oeuvres aussi différentes, voire disparates, n’est pas sans risque, et Le Bord des Mondes requiert d’être envisagé comme relevant plutôt de l’essai poétique que du catalogue exhaustif pour être pleinement appréciée.

Prises séparément, les pièces présentées sont souvent très intéressantes, parfois même exceptionnelles (à l’instar de la vertigineuse cartographie imaginaire de Jerry Gretzinger ou des « créatures de plage » de Theo Jansen), mais le dialogue entre elles pourra sembler difficilement s’établir ; d’autant qu’une scénographie sans véritable fil conducteur, pleine de petites pièces, de cloisons et de contournements ne facilite pas leur appréhension.

Vue de l’exposition « Le Bord des Mondes », Palais de Tokyo, 2015. Photo : André Morin. Theo Jansen, Animaris Umerus, 2010. Courtesy de l'artiste. ADAGP, Paris 2015.

Vue de l’exposition « Le Bord des Mondes », Palais de Tokyo, 2015. Photo : André Morin.
Theo Jansen, Animaris Umerus, 2010. Courtesy de l’artiste. ADAGP, Paris 2015.

 

La dernière salle, un cabinet exigu aux murs saturés de documents, dessins, photographies et artefacts, regroupe des inventeurs qui ont contribué à façonner le monde d’aujourd’hui, et dont l’importance justifierait à elle seule une autre exposition. Reléguée pourtant au rang d’appendice atrophié, elle paraît surtout témoigner de l’incertitude de Rebecca Lamarche-Vadel – commissaire de l’exposition – quant au cap à adopter ; se satisfaire d’un recueil de fragments, ou bien tenter d’englober un territoire incommensurable.

En ce sens, Le Bord des Mondes n’est pas une exposition qui se visite mais un espace qui s’arpente, aux côtés des esprits libres qui fabriquent des humanoïdes si réalistes qu’ils questionnent notre nature même ; des baguettes chinoises à ventilateur intégré pour refroidir les nouilles ; des galaxies en toile d’araignée.

Le visiteur en sera peut-être dérouté, mais enfin exempté de l’éprouvant rôle de « regardeur » duchampien ; la sorte de paradoxe qui aurait plu à l’intéressé.

Lucien 

Vue de l’exposition « Le Bord des Mondes », Palais de Tokyo, 2015. Photo : André Morin

Vue de l’exposition « Le Bord des Mondes », Palais de Tokyo, 2015. Photo : André Morin

 

Vue de l’exposition « Le Bord des Mondes », Palais de Tokyo, 2015. Photo : André Morin.

Vue de l’exposition « Le Bord des Mondes », Palais de Tokyo, 2015. Photo : André Morin.

Informations pratiques :

Le Bord des Mondes – du 18 février au 17 mai 2015

Palais de Tokyo

13, avenue du Président Wilson, Paris 16.

Ouverture de midi à minuit tous les jours, sauf le mardi

Tarif : 10 / 8€

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