Focus sur le documentaire The Last Angel of History du réalisateur anglo-ghanéen John Akomfrah, une introduction passionnante à l’afrofuturisme datant de 1996. La dimension sonique et musicale y sont particulièrement étudiées et font le pont avec la techno naissante en donnant la part belle à Détroit et son univers machinique.

L’afrofuturisme peut être défini comme un courant esthétique réunissant des éléments de science-fiction, d’afrocentrisme ou encore de mythologie ayant pour but de réinvestir l’histoire noire américaine et qui prend sa source dans la science-fiction et la musique. Le documentaire The Last Angel of History, réalisé en 1996 par le scénariste et théoriste anglais d’origine ghanéenne, John Akomfrah, joue un rôle définitionnel important pour le courant. Il réunit plusieurs personnalités ayant un lien avec ce courant, dont les personnalités littéraires fondatrices de l’afrofuturisme comme l’écrivain Ishmael Reed et Greg Tate. On croise également George Clinton, Juan Atkins, Derrick May ou encore le docteur Bernard Harris, premier homme noir américain à avoir voyager dans l’espace.

lastangel1De gauche à droite, de bas en haut George Clinton, Derrick May, Sun Ra, Ishamel Reed, Bernard Harris, Nichelle Nichols, Juan Atkins (Mike Banks dans le fond, et Kodwo Eshun

 

L’afrofuturisme prend sa source dans la littérature de science-fiction américaine à travers des auteurs noirs américains qui, à travers le style littéraire, ré-interprètent l’histoire de leur communauté. Ishmael Reed déclare ainsi dans le documentaire The Last Angel of History que les noirs américains, comme les aliens, veulent raconter leurs histoires que personne ne croit : « On ne nous croit pas, nous sommes comme les aliens tentant de raconter notre expérience et les gens ne nous croient pas, il y a une ligne naturelle ». Le narrateur du documentaire affirme en ce sens que « la ligne entre la réalité sociale et la science-fiction n’est qu’une illusion d’optique » et se tourne vers des personnes qui pourraient « confirmer cette théorie » comme l’écrivain et intellectuel Samuel R. Delany qui déclare que « l’existence noire et la science-fiction sont la même et unique chose, la forme elle-même sert la conviction à travers la manière dont ils traitent du sujet comme quelqu’un qui a expérimenté une dislocation culturelle ».

The Last Angel of History met en scène un data thief (voleur d’informations), narrateur du documentaire et qui va parcourir les âges pour tracer une technologie sacrée, celle qui a permis à la communauté noire américaine depuis son arrivée sur le continent américain d’utiliser le son et la musique comme vecteur culturel essentiel dans la constitution de leur histoire. Le  data thief déclare en introduction : « On est tombé sur l’histoire d’un bluesman, un gars appelé Robert Johnson, et on raconte qu’il a vendu son âme au diable à un carrefour dans le sud profond, il a vendu son âme pour recevoir en échange le secret d’une technologie noire, une technologie secrète noire que nous connaissons aujourd’hui comme étant le blues, le blues engendra le jazz, […] la soul, le hip-hop, le RnB ». Dans une perspective afrofuturiste, la musique noire américaine originelle est une technologie en même temps qu’un mythe fondateur pour la culture de cette communauté.

L’introduction du data thief

Le documentaire donne ainsi la part belle aux musiciens à commencer par le trio originel afrofuturiste composé de Sun Ra, Lee Scratch Perry et George Clinton. Ce dernier explique qu’il a pris le chemin artistique du funk car « à ce moment [dans les années 1970], la musique noire, être noir en soit était devenu commercial, c’était à la mode d’être noir notamment en musique comme avec James Brown alors il était temps que les choses changent ». Embrasser pleinement sa négritude – sa blackness – se fait en se laissant traverser par le funk qui représente une énergie et permet aussi de faire le lien avec le passé musical noir américain. Dans son album The Mothership Connection sorti en 1975, on apprend que des vaisseaux sont envoyés sur Terre avec à bord un starchild venu apporter le funk aux Terriens par le biais des ondes sonores. Le vaisseau permettra aussi à l’homme noir de retourner d’où il vient, comme l’explique George Clinton: « l’espace pour les Noirs, ce n’est pas quelque chose d’inconnu, nous y étions et nous y retournerons. La conscience du peuple noir est condamnée à revenir à l’essence de ses racines, nous sommes des descendants des étoiles ».

A la suite à la musique des premiers musiciens afrofuturiste, le documentaire fait un bond jusqu’à Détroit et la techno. Cette ville qui fait dire à Paul D. Miller aka DJ Spooky qu’elle est un« emplacement symbolique en Amérique et dans la culture car c’est là que se trouvait le cœur de l’industrie automobile mais maintenant, Detroit est un vestige de sa décomposition. La techno venant de Detroit représente cette jeunesse qui regarde vers le changement ». L’aspect science-fictionnel de la ville témoigne aussi de la transition de l’ère industrielle à l’âge de l’information et la techno va être la musique qui accompagne ce changement « pour créer la bande originale de la fin de l’époque industrielle ». Juan Atkins explique dans le documentaire que « l’information et la technologie se déplacent à une vitesse folle, et la techno est sans aucun doute le son de cet environnement » car pour lui, « nous perpétrons la révolution technologique à travers la musique. La musique technologique est la première chose que les gens entendent s’il veulent être prêts pour le futur technologique, je pense que la musique les préparent au futur », aspect essentiel de l’afrofuturisme.

 Le documentaire en intégralité :

Image de couverture tirée du film de Sun Ra, Space is the Place.
More Brillant than the Sun, le manifeste du courant de Kodwo Eshun disponible ici.

Alia.

 

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