Rencontres d’Arles 2015.
Arles présente un visage rajeuni. Son idée de la photographie s’est ouverte aux pratiques nouvelles d’un art dépoussiéré. On y aborde tout autant les confins de la photographie que ses profondeurs les plus inconnues. C’est le cas avec l’exposition Another Language : huit photographes japonais, offrant une vision plurielle de l’exercice photographique dans l’Archipel. Une exposition riche en enseignements.

   Se rendre en août aux Rencontres présente l’avantage de ne pas connaître l’effervescence de la première semaine. Certes, on manque les soirées d’ouvertures, les présentations des portfolios, les signatures des livres, les artistes, les commissaires, les conférences et autres événements donnant une enveloppe vivante au festival, mais on peut du moins recentrer son regard sur le corps du festival, à savoir les expositions.

    Cette année, les touristes sont nombreux à parcourir la ville. On l’espère, certains ont dû pénétrer sous le fronton de l’église gothique Saint-Anne pour aborder les différentes chapelles où sont présentés huit photographes japonais : Eikoh Hosoe (1933), Masashisa Fukase (1934 – 2012), Daido Moriyama (1938), Masatoshi Naito (1938), Issei Suda (1940), Kou Inose (1960), Sakiko Nomura (1967) et Daisuke Yokota (1983).

Daido Moriyama et sa série " A Room ", env. 1980.

Daido Moriyama et sa série  » A Room « , env. 1980. © tous droits réservés.

     À l’exception du photographe Daisuke Yokota et de Sakiko Nomura, tous ont plus de cinquante ans. Certains comme Daido Moriyama connaissent une célébrité méritée ; son œuvre acclamée donne à voir un Japon des bas-fonds ou bien une sexualité intime, charnelle et dérangeante, qui rompit en son temps avec une tradition iconographique nippone bien léchée. Tous ont contribué à faire connaître ce que l’on peut nommer « photographie japonaise », sans toutefois pouvoir la définir précisément, du moins pas avant cette exposition.

    L’exposition naît d’une idée du conservateur de la photographie de la Tate Modern, Simon Baker. Celui-ci conçoit Another Language comme l’opportunité pour tous de découvrir la diversité à l’œuvre dans la photographie japonaise depuis plus de soixante ans. Pour la première fois sont réunies des séries inédites, des œuvres inconnues d’artistes liés par l’utilisation d’un même et unique langage photographique.
La métaphore peut nous être utile pour comprendre ce qu’est cet autre langage. En toile de fond, ou plutôt sur un même papier argentique, on trouve le Japon comme support. Peu importe les dimensions, les artistes travaillent, fouillent, retournent ce pays, de telle sorte que ce territoire est comme exploré de toutes parts et dans ses moindres recoins (surtout les moins conventionnels). Ces mains usent de leurs talents, de leurs héritages, de leurs innovations pour façonner une photographie nouvelle, entre modernité et tradition. Les noirs et blancs priment, c’est un choix fort. Mais on entrevoit autant de nuances de gris et de noirs qu’il n’en faut pour colorer une palette, et de ce Japon jaillit une toile polyphonique ; les voix y résonnent, dissemblables par la forme mais communes par l’intention.

Masashisa Fusake et sa série " From Window ", 1974

Masashisa Fusake et sa série  » From Window « , 1974. © tous droits réservés

    D’entrée, l’œuvre de Masashisa Fusake plaît comme elle attriste. Photographiant chaque jour depuis sa fenêtre sa femme partie en ville dans des accoutrements à la mode, sa série  « From Window » témoigne peu à peu du délitement de leur couple. Lui s’emmure dans la photographie tandis qu’elle ne connaît que les joies matérielles des divertissements nouveaux dans un Japon d’après-guerre. Il naît une distance qui peu à peu se mue en rupture. Mais l’œuvre de Fusake peut aussi se lire comme un panorama de la jeunesse japonaise, à revers de ses traditions, consommatrice effrénée des plaisirs occidentaux. Les différentes tenues de la femme de Fusake montrent la rencontre entre deux mondes, deux sociétés, deux temps encore entremêlés aujourd’hui.

    Simon Baker l’affirmait précédemment pour Emaho Magazine, le Japon se différencie des pays occidentaux par une culture et un langage visuel nouveau. Celui-ci va jusqu’à bousculer l’idée de diffusion de l’image. Ainsi, reprenant l’idée d’appropriation des œuvres par le public, notion chère à Andy Wharol, Daido Moriyama invitait à ses débuts son public à créer leurs propres livres d’art. L’artiste mettait à disposition ses photographies et chacun constituait son livre avec sa mise en page personnelle.

    Certes, Another Language ne permet pas de repartir avec son petit livre personnel (ce serait chouette !) mais elle rappelle cette innovation de Moriyama et lui rend hommage. On y voit ainsi les clichés intimes et sensuels du photographe. Dans l’ombre d’une corniche, de petites photographies s’ouvrent comme des livres et l’on croit pénétrer en chacun d’eux comme dans une narration crûe, tirée par le désir et l’affrontement des corps. Qu’elle arpente la rue ou découvre les lits, l’œuvre de Moriyama, se veut toujours érotique, séduisante et intimiste (voir ci-dessus). La série A Room tranche pourtant avec l’oeuvre plus connue de Moriyama, à savoir sa photographie de rue. Ses nues sont pour la première fois exposés en Europe. Ils nous laissent entrevoir combien la palette de ce photographe est immense.

 

Sakiko Nomura et sa série "Another Black Darkness", 2009.  © Tous droits réservés

Sakiko Nomura et sa série « Another Black Darkness », 2009.
© Tous droits réservés

   Il faut aussi rendre hommage à la série étonnante de Sakiko Nomura. Elle fut l’assistante du photographe Araki et apprit beaucoup à ses côtés. Exposant ses négatifs à la lumière afin de les solariser, la photographe souligne les lignes du corps pour mieux mettre en évidence l’enveloppe charnelle de l’humain. Tout cela ne paraît être qu’un ensemble de tableaux noirs. Allons, ne vous hâtez pas ! Il faut prendre le temps, se laisser envahir par la couleur unie. On doit plisser les yeux, se pencher au plus près pour se figurer les teintes noires puis déceler dans l’ombre des formes et des silhouettes. Ce procédé photographique va comme à rebours de la peinture. Il inverse le clair-obscur pour créer un jeu des ombres et des noirs (comme obscur-obscur ?). Nomura l’utilise à merveille pour faire ressortir les architectures : corps, objets, formes se vident, ne ressortent que les lignes les plus fines. Et l’on devine qu’avec la photographie, il est aussi possible de dessiner.

Issei Suda - Tokyokei  © Tous droits réservés

Issei Suda – Tokyokei
© Tous droits réservés

 

Enfin, l’exposition contribue à faire découvrir des talents affirmés au Japon mais méconnus du grand public européen. C’est le cas de Kou Inose ou d’Issei Suda, dont les œuvres bien que différentes offrent une parenté avouée ou imaginée avec la tradition du Nô. Cet art de scène, mélange de danse, de chant, de théâtre, joués ou silencieux, dont certaines pièces peuvent durer jusqu’à dix heures, est encore aujourd’hui apprécié du public nippon. On retrouve dans leurs œuvres la sensibilité d’une société nippone empreinte de sacré bien que désécularisée. Ce même langage semble inviter au détachement – tant matériel que métaphysique et s’abandonner à un monde onirique.

Il fallait un peu de photographies de rue, en la personne de Masatoshi Naito. Celle-ci aborde les bas-fonds tokyoïtes, sa misère, ses charmes faciles et sa crasse ambiante. Enfin, le rire, le burlesque, la simplicité communicative plaisent dans les mises en scène de Eikoh Hosoe (voir photo de couverture). L’absurde prime, le sentiment d’une inquiétante étrangeté nous envahit. On aime à basculer dans la folie. Il y a là une histoire qui pourrait bien nous coûter la raison.

 

Masatoshi Naito - Baba. M.N 12.  © Tous droits réservés

Masatoshi Naito – Baba. M.N 12.
© Tous droits réservés

 

 

   Cette exposition jette un pont avec celle organisée par le MOMA en 1974  » New Japanese Photography « .  Simon Baker l’affirmait pour Hashtagatart Magazine, l’intention fût la même : faire découvrir des photographes méconnus en Occident, montrer ceux qui au Japon sont déjà des talents reconnus et méritoires.

   Telle qu’exposée ici, la photographie japonaise détonne. Elle témoigne d’un langage visuel vif, initié dès les années cinquante et sans cesse renouvelé par deux générations héritières des bouleversements passés. Ce langage se traduit par une innovation technique (la polarisation de Sakiko Nomura), par la recherche d’une narration décalée (les mises en scène de Masatoshi Naito et Masashisa Fusake) et l’envie de retourner les mœurs, de choquer (Daido Moriyama), sinon de bouleverser un peu la tradition. C’est un langage corrosif sans toutefois être ordurier ou grossier. Il est subtil et charnel, séduisant et gracieux. Comme toute révolution, il recompose avec le passé ( tel que l’héritage du Nô) pour donner corps à une langue polyphonique. En cela, trois mots se détachent de ce nouveau glossaire japonais : héritage, subversion, innovation.

Des Races. 

Plus d’informations : 

Les Rencontres d’Arles 

Les Rencontres d’Arles se dérouleront jusqu’au 20 septembre.