Patrick Neu est un artiste en retrait. Discret mais étonnant, son travail relève d’une grande minutie. Il joue avec la suie de fumée ou les ailes fragiles et délicates d’abeilles. Il fabrique une armure en cristal, renverse les matières. Présentée jusqu’au 13 Septembre au Palais de Tokyo, son oeuvre se voit très justement placée sous les projecteurs. 

Il y a quelques semaines, on vous présentait l’oeuvre étonnante de Teresita Fernandez, peignant ses paysages nocturnes avec pour seule matière le graphite noir et brillant extrait des mines. Le résultat s’avére stupéfiant, voire étrangement inquiétant. La même surprise est de mise devant les verres et meubles carbonisés de Patrick Neu. L’artiste français, né en 1963 en Alsace, diplômé de l’École Supérieure des Arts Décoratifs de Strasbourg, présente au Palais de Tokyo un ensemble de verres sur pied et de vitres d’armoires tous recouverts de suie. Crasseux, enfumés, les objets paraissent au premier coup d’oeil brulés. Trompeur comme souvent. Il faut se pencher et s’attarder sur les détails pour y voir parmi le noir de la suie des scènes étonnantes.

Patrick Neu reproduit finement sur les parois des verres noircies des scènes considérées comme classiques dans l’histoire de l’art . Ce sont les Dessins sur intérieur de verre à pied noirci à la bougie. Il inscrit à la plume de petits personnages pris dans le feu de l’action. Le trait paraît si fin qu’on croirait voir une estampe. À mesure que l’oeil se fait aux fines gravures dans la suie, on reconnait Les demoiselles des bords de seine de CourbetL’enlèvement des sabines de David ou encore Le tigre au milieu d’une tempête du Douanier Rousseau. Patrick Neu reprend une tradition iconographique propre à l’art pour la transposer dans une matière fragile et éphémère. On imagine le geste de l’artiste, précis, jeté sans frémir : le trait tracé en un halètement retenu, le souffle coupé, la mine taiseuse, le regard fixe, absent du reste, perdu parmi les nuages noirs. Essayez chez vous, placez une allumette sous un verre, ressortez votre vieille plume d’écolier et tracez un nu d’Anciens aux formes voluptueuses. Oui celles-là même, ces femmes de la Renaissance. Vous n’y parvenez pas ? J’ai moi-même échoué. La tache paraît difficile, proche du masochisme artistique. C’est s’imposer des contraintes de jansénistes. Mais qu’importe la manière, la technique ou les usages ! C’est dénaturer la poésie même d’un texte que de trop se pencher dessus. C’est lui enlever son mystère et gratter son vernis charmeur. La même chose existe pour les oeuvres d’art. Elles nous fascinent, nous captivent, nous obsèdent. On cherche à comprendre comment l’homme a fait sans parfois se demander pourquoi. Les obstacles contraignent l’artiste, mais ses idées et sa culture le libérent.

 

Patrick Neu,  verre en cristal, noir de fumée. D’après Ingres - Roger délivrant Angélique. ©Snowhite_Barbara

Patrick Neu, verre en cristal, noir de fumée. D’après Ingres – Roger délivrant Angélique.
©Snowhite_Barbara

 

Ingres - Roger délivrant Angélique, 1819, huile sur toile, 147 x 190cm

Ingres – Roger délivrant Angélique, 1819, huile sur toile, 147 x 190cm

 

Patrick Neu,  verre en cristal, noir de fumée. D’après Uccello - La Bataille de San Romano

Patrick Neu, verre en cristal, noir de fumée. D’après Uccello – La Bataille de San Romano ©PSAC Paris

 

Paolo Uccello - La Bataille de San Romano, vers 1456, triptyque peint, environ 3 x2 m (détail)

Paolo Uccello – La Bataille de San Romano, vers 1456, triptyque peint, environ 3 x2 m
(détail)

 

Est-ce la même fascination qui a agité Patrick Neu ? Le même amour pour des oeuvres intemporelles et classiques ? Difficile à dire, l’homme s’exprime peu sur son travail et laisse le silence envelopper ses oeuvres. L’hypothèse – lançons-là – est que Patrick Neu est épris des détails. Prenez ceci : l’ombre d’un bras jetée sur un sein à demi-couvert ; les lances brandies comme des rayons d’une lumière frappante ; la main tendue vers un Christ montant au cieux. Tout cela convoque une science du geste, une rare connaissance des petites choses au coeur de l’action. Les scènes paraissent magnifiées, d’une fragilité autant exquise que sublime. C’est la vie même immobilisée,  » l’élan vital  » d’après Didier Semin dans son essai paru dans Locus Solus, page 57. Elle paraît d’autant plus fragile qu’elle est soufflée sur le verre.

Le verre vient tout gommer. Les perspectives jetées par les lances dans le tableau d’Uccello disparaissent par l’effet bombé et les volutes noircies exagérées de Patrick Neu. Dans l’adaptation sur verre de Roger délivrant Angélique d’Ingres, le chevalier Roger paraît davantage un tyran, presque sado-masochiste qui piquerait la pauvre emprisonnée foudroyée par la peur et le désir. Le tigre enfin du Douanier Rousseau paraît davantage craintif qu’agressif. Patrick Neu lui restitue une véritable sauvagerie, une texture sanguine appuyée par le jeu des gris. Certes, il existe donc un dialogue entre les oeuvres passées et celles réinvesties. Mais croire que la finesse du trait ne sert qu’une simple reconstitution est une erreur. L’artiste immobilise la vie. La fumée ajoute à l’indécision des figures, le noir appuie leur caractère primaire. L’homme devient sanguin, violent tout autant que fragile. Il est mis à nu, magnifiquement.

La suie n’est pas tout. L’exposition présente une série d’aquarelles délicates, ouvertes et sèches comme des fleurs fleurs fanées. On y voit aussi deux étonnantes ailes d’ange modelées en cire. L’ensemble des oeuvres respire la fragilité. On s’y promène sur la pointe des pieds, de peur d’y casser ces petites choses merveilleuses par notre souffle ébahi.

Des Races.

 

Plus d’informations :

Patrick Neu, une exposition au Palais de Tokyo.
Jusqu’au 13 septembre 2015.

Extrait de la rencontre de Didier Semin avec Patrick Neu sur Les Presses du Réel.

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