Il y a à peine un mois est sorti un étonnant livre de photographies dirigé par Yann Layma et Stéphanie Olivier et traitant de ce vaste sujet qu’est la Chine. Les photographies y sont aussi grandes, démesurées et fascinantes que peut l’être ce pays. Quatorze jeunes photographes nous font découvrir une Chine bien différente des représentations placardées et trop vite tracées qu’on a usage de concevoir. Si bien qu’il serait presque inexact de parler d’une seule et même Chine. La Chine aujourd’hui est multiple, diverse, à la poursuite d’une modernité dont elle se targue d’avoir la façade, non sans en oublier son passé et son histoire. Elle est pleine d’incohérences et de charmes, se nourrit des représentations occidentales tout en rejetant son influence. Elle se veut une, indivisible et prône un nationalisme fervent, mais on la sait bien plus compliquée.

 On a trop vite fait de dire que la Chine se fonde sur cinq mille ans d’histoire(s). Si l’affirmation est inexacte, force est de constater que le parti unique communiste en place depuis 1949 participa activement à la destruction de cette mémoire. Il prônait d’ailleurs un formidable oubli collectif des époques, des cultures, des traditions antérieures lors de la Révolution culturelle de 1966. Cet événement symbolisa ce refus du passé. Tout ce qui est vieux était mauvais : Le confucianisme, sa religion ou sa philosophie, la dynastie Qing et son aristocratie furent effacés. Les bâtiments traditionnels furent rasés, on aplanit des montages, pour faire naître un nouveau Pékin, couvert de cheminées[1]. Car la Chine contemporaine se fonde sur l’interdiction du souvenir, sur le refus de la mémoire, sur l’exubérance des villes et la fausse transparence des bureaux de verre. Peut-on dire aujourd’hui qu’il en est seulement ainsi ? Bien facile pour un européen de l’affirmer. Les intimes convictions se mêlent aux protestations d’une minorité, aux éclairs lumineux des artistes dissidents bien connus, comme aux photographies de China Now.

090_-_CBX_copieTianhe, centre sportifs névralgiques des Jeux asiatique de Canton en 2010. On peut y voir une ville  brillante de mille feux et quelque peu aseptisée.
© Chen Bixim

089_-CBX_copieShenzen, ville verticale.
© Chen Bixin

 

On a beau dire, le régime en profondeur n’a pas changé. Le communisme paraît comme ces façades moscovites peinturlurées, brillant faux-semblant cachant des fondations craquelées et usées. On n’y croit plus mais l’on vit avec, pourrait-on dire vaguement. Le Parti prône dorénavant la modernité, le renouveau. On veut oublier le siècle de la honte. Le capitalisme a fournit ses espoirs, il fait naître et grandir des villes nouvelles. Des villes sans âme comme ce Pékin des Jeux Olympique, ou des cités immensément grandes, comme cette photo de Yin Liquin en atteste. Du spectacle, des lumières… Et des regards éteints derrière les écrans lumineux. Et ces montagnes de verre qui s’érigent en lieu et place des monts verdoyants. On a trop facilement l’âme romantique quand on voit la démesure des villes nouvelles, qu’elles fussent en Chine ou dans les déserts pétroliers.

093_-_CBX_copieLa Canton Tower, en construction.
© Chen Bixin

002_-_YLQ_copieL’entrelacs des échangeurs routiers surplombant les arcades profondes de Shangaï.
© Yin Liqin

001bis_-_YLQ_copieOn s’y perd tant qu’il faut des  » montreurs de chemin  » pour se guider en Shangaï
© Yin Liquin

La ville totalement industrielle voulue par Mao n’a cependant pas abouti. À cela, Pékin, couvert de cheminées est un mensonge.  La Chine se fait aussi de ses rivières, de ses traditions, des clichés qui perdurent et verdissent les côtes embrumées d’une grisaille polluée. On croit plutôt entrevoir avec les photographies de Chen Bixin une ville qui ne se mesure pas. Qui pousse sans limite, et sans vergogne. Qui ne s’arrête jamais. Quel tourbillon ! On préférait se perdre dans les profondeurs des clichés Qiu Yan, parmi ces travailleurs qui se saoulent dans l’attente inexorable et absurde du lendemain. On préférerait même rire des enfants uniques  grossis et avachis, croulant sous le poids de leur égoïsme et dont on imagine vicieusement quels supplices leur réservent les camps d’amaigrissement. La ville nous ramène tantôt à sa surface, lisse et bien moderne, et nous replonge aussitôt dans ses travers, dans sa pauvreté, dans son aspect plus traditionnel. À cela, la ville chinoise paraît bien étrange… Bariolée de couleurs vives et pimpantes et emmurées dans cette atmosphère grise et poisseuse. Libre en apparence, éclatante d’un succès économique probant, et taisant sa politique fondée sur un parti unique, vestige du communisme. Totalitaire dans sa maitrise de la société, et pourtant si partagée entre tradition et modernité. Que croire et qu’affirmer ?

057_-qiuyan201301_copieDes ouvriers de chantier pendant leur diner.
© Qiu Yan

059_-_QY_copieL’obésité fréquente des enfants uniques, envoyés en camp de régime
© Qiu Yan

018_-YLQ_copie© Yin Liquin

Car le livre China Now nous rappelle parfois une évidence probante. Derrière toutes les représentations que l’on peut se faire, au-delà même des écrits et des analyses, des à-peu-près et des aprioris, l’image demeure. Elle nous frappe par sa justesse. Elle nous saisit et nous interroge. Elle se nargue aussi de la vanité des mots, de leur présence lourde et expansive. Et la photographie de ce fait parle, crie, hurle.  Elle révèle une société mieux que quiconque, et par son procédé simple mais ô combien astucieux, elle égale toute littérature. À cela, on remercie le livre de nous représenter cette Chine photographiée.

Des Races.
192 pages 36x35cm
Éditions de la Martinière
49 Euros
Inclus les photographies de photographies de Yin Liqin, Wang Yuwen, Yann Lama, Wu Pingguan, Qiu Yan, Lu Guang – Wu Jianbin, Ouyang Xinkai, Qi Shihui, Chen Bixin, Zhan Toubing, Xu Jingyan, Yu Haibo, Li Yuxiang, Chen Haiwen.

[1] Finkielkraut, Alain. Répliques, 08/11/2014. La Chine hier et aujourd’hui, France Culture avec Lucien Bianco et Pierre Pachet.