Du chant à ses nombreux claviers modifiés, Kerri Chandler a une palette musicale immense qu’il a su mettre à profit pour devenir l’un des dj deep-house les plus respectés. Quelques lignes sur un des piliers de la musique électronique, de retour au Rex dans quelques jours.

1986. Kerri Chandler a 17 ans. Son père Dj, il s’est orienté dès ses 10 ans vers le monde de la musique, et veut devenir ingénieur du son. Ses grands-parents l’ont inscrit au piano, et lui s’amuse sur l’orgue de son professeur. La culture musicale de la famille commence vite à déteindre sur le jeune Kerri. À la Red Bull Academy, il répond aux questions de Gerd Janson : «Oh, man. My first memory of really going through records … My dad had this really serious collection. My uncle had a pair, he had a pair, my aunt downstairs had a pair. It was just weird, it was just like a house of music and I’d hear stuff from every room. He just let me go through and do what I wanted to do in his room and one day I said: « I got to sit here and go through every record in here ».

Nous sommes dans le New Jersey, à East Orange. Lorsque Kerri passe des vinyles au Club America, Tony Humphries retourne le Zanzibar Club à quelques blocs de là. Kerri Chandler mixe jusqu’à la fermeture du premier, puis court au second danser devant le père de la house du New Jersey. Il en profite pour glisser quelques edit à ce dernier – Kerri ne produit rien en son nom avant « Get It Off » en 1988. Ses edits sont joués, et, poussé par ses amis, Kerri Chandler se lance dans la production.

« Get It Off » fait un carton. « My first song was actually one of my biggest songs and everybody started to use the same crazy sound taking that rip sound. I was like, « Oh shit, we went somewhere with it. » But this is my first one ». Kerri Chandler sort l’EP sur Atlantic Records – Aretha Franklin, Rolling Stones, Otis Redding – mais pense à lancer son label. Il en parle au disquaire de East Orange Movin’ Records – qui alimentait les sets de Tony Humphries – qui le conseille et l’aide. Express Records voit le jour, mais laisse vite la place au légendaire Madhouse Records en 1992. Kerri Chandler a 23 ans.

Plus de cent EP plus tard, Kerri Chandler produit toujours. Et tient à garder sa ligne conductrice : ses productions sont une projection sonore de sa vie, chaque track relève d’un événement. À Attack Magazine il explique : « The best experience I ever heard was from an interview with Quincy Jones and it made so much sense to me. He said you should think of each instrument as a voice and ask what that voice would be saying. If it’s a bassline you get a sound, a colour, a picture. If it’s a flute you think of birds or something flying. All of these things can paint a picture of the colour of your day. That’s how I’ve always been: I think of what the sound is and the mood and the tone I want it to convey, even if it’s an instrumental ». On connaît l’anecdote facile du fameux « Bar A Thym » du nom d’un bar toulonnais et d’une soirée mouvementée mais on pourrait tous les citer : « For Kerri » pour sa fille du même nom, « Get It Off » pour « Get It Off My Mind » et un triste souvenir dont il veut se débarrasser [i].

Dans sa première track, Kerri Chandler fait chanter Chavell Singleton. A l’image de cette chanteuse de Newark qui fait ses gammes dans les cœurs d’église le dimanche, Kerri marche à l’humain. « It takes a minute to vibe with somebody. I love going in and vibe with people, I want to see what their take is on a song. ». Et Kerri de prendre l’exemple de son grand-père. « He used to come downstairs with a pint of Jack Daniels going: (drunk voice) « You boys should be… ». And he just kept singing. « My lady, my lady, she’s cock-eyed, she’s crazy… » This was one of my grandfather’s signature songs that he sings around the house when he gets up. I said: « This is nuts. » So I needed a b-side and I did « She’s Crazy » after that and that’s the funniest thing in the world to me ».

Ce côté humain, Paul Cut en a fait l’expérience. Le jeune producteur parisien de chez Mesma Records, venu danser devant Monsieur Kerri Chandler, s’est retrouvé en milieu de soirée derrière les platines, à accompagner le Dj du New-Jersey au synthé.

« En arrivant vers minuit [au Showcase] il ne mixait pas encore mais était derrière les platines. On l’a acclamé en le voyant, ce qui l’a fait marrer et il est descendu nous parler. Un ami lui a glissé que j’étais un pianiste de jazz qui bossait avec Joss Moog, ce qui a suffi pour qu’il me prenne par le bras, me fasse monter sur scène, me foute devant le piano et dise « A toi de jouer ! ». »

Paul Cut se retrouve à jouer avec Kerri Chandler, pour un plaisant solo. Et recommencera deux fois de suite, lors des passages à Paris au Zig Zag et au Queen plus récemment.

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Paul Cut et Kerri Chandler, une jam improvisée

En parallèle de ses activités de Dj, Kerri Chandler prend à cœur cette scène musicale et participe à son évolution. Comme Mike Huckaby, il est très impliqué dans les améliorations techniques du matériel de mixage. Proche de l’entreprise japonaise Pioneer, Kerri Chandler participe à la conception entre autres de certaines CDJs. Mais sa collaboration la plus connue du tout-public touche la DJR-400, où il aide Cyril Etienne aka Dj Deep à sa conception. Les deux sont bons amis, et Cyril nous a confié quelques mots avant la date de Kerri à Paris :

 Je pense que Kerri Chandler est une facette de la House à lui seul : sa manière de composer, de vivre sa Musique et de la présenter quand il joue en DJ. Il a influencé directement ou indirectement, me semble-t-il, tous les acteurs de cette scène. La générosité de Kerri est unique, dans sa Musique et ses sets. Chacune de ses prestations en est le témoignage !

Cette générosité, on la voit ici et là. De chaque passage derrière les platines ressort une volonté de faire plaisir, de rendre la performance heureuse et joyeuse. On se souvient dans ces pages d’un Rex fin 2013, où Kerri Chandler – invité par la maison parisienne Hold Youth – a donné le sourire à tout un club. Un track soulful et gospel de Kenny Bobien qui a donné au temple parisien ses lettres de noblesse new-yorkaises le temps d’une dizaine de minutes.

New-York gardera d’ailleurs longtemps la trace de Kerri Chandler, aux côtés des Larry Levan et autres Todd Terry. Au contraire de Chicago où la patte des Frankie Knuckles et consorts imprime une culture chicagoane globale, la house de New York est plus réservée, dans ses temples du Paradise Garage, The Gallery ou The Shelter. Dans ce dernier club, Kerri Chandler joue beaucoup et crée à sa manière cette facette quasi-personnelle dont parle Cyril.

Avec des tracks entrés dans la légende, le producteur originaire de Newark s’inscrit aux côtés des plus grands producteurs de house. De la notoriété historique de « Rain » – qui était en face B2 de « The Mood EP » à sa sortie – aux vocals de Johnny Walker sur « Brooklyn (Where I Live) », la patte de Kerri Chandler est indéniable. Et les basses de ses tracks sont sa signature qui ont créé depuis trente ans sa légende.

Pour finir ces quelques lignes évidemment peu exhaustives du monument qu’est Kerri Chandler, l’un de ses derniers message sur Facebook, où l’artiste a l’habitude de communiquer. Quoi de plus éloquent pour présenter le personnage que ces remerciements au staff du Sucre de Lyon qui l’a « autorisé » – avec beaucoup de guillemets – à jouer deux heures de plus. Monsieur Kerri Chandler, on vous attend de pied ferme !

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On remercie bien chaleureusement Paul, Cyril et Emeline pour leur participation.

Crédits photo couverture : Kerri Chandler lors de son passage à la Red Bull Academy. Il était interrogé par Gerd Janson. Duo de choc pour plus de deux heures de discussion. À regarder sans modération. © Tous droits réservés – Red Bull Academy.

[i] Le jour de l’anniversaire de son ex-compagne, celle-ci se fait agresser derrière le Zanzibar Club de Newark. Dans son entretien avec Gerd Janson, Kerri Chandler raconte : « My ex-girlfriend, it was her birthday and this is really strange, I don’t know how many people know about this law, it was actually in the papers and things, but to talk about my girlfriend is really strange because it is choking me up a bit. It was our anniversary or the coming weekend after, which is kind of creepy ’cause that’s September the 11th, she got killed behind Zanzibar and got raped. This guy smashed her head open with a rock and left her dead behind he club. I was completely devastated. Our anniversary was coming up, it was maybe about two or three years in we used to take turns and switch off and I had a lot on my head. I literally had to get it off of my mind and the one place that I knew where I could do and get it off my mind was music. That’s what I did. »

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