Outre l’exposition consacrée aux clichés torturés et déjantés du réalisateur David Lynch, la Maison Européenne de la Photographie propose jusqu’au 16 Mars prochain un grand regard sur l’œuvre immense du photographe espagnol Joan Fontcuberta. L’exposition présente dix séries photographiques, toutes s’articulant autour de la notion de « camouflages ». Entre « camouflages de l’auteur, de la vie, de la réalité ou de la vérité », le thème est vaste, mais toujours intéressant.

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the-miracle-of-dolphinsurfingJoan Fontcuberta dans sa série Miracles &
co
 

Joan Fontcuberta n’est pas seulement photographe. Il fait parti d’une caste plutôt rare de nos jours, un de ces touche-à-tout qui sublime ce qui lui passe par la main. Il y a quelques siècles, on aurait dit « un humaniste ». Ainsi, Fontcuberta est à la fois spécialiste des sciences de l’information, théoricien, critique, historien, professeur et artiste. Ces métiers scientifiques l’inspirent dans son œuvre. Ils conditionnent une réflexion qui, peu à peu, se mue en un projet artistique. Vivement intéressé par l’archéologie, Fontcuberta se penche ainsi sur les orogénèses. Lui qui a connu la dictature franquiste,  il fournit aussi un travail lumineux sur la raison d’état et le mensonge. Puis soudainement, le voilà vêtu d’une soutane. Entre anthropologue, comédien et théologien, il titille les miracles de la vie. Enfin, il faut bien rendre hommage à la nature, cette inépuisable source d’inspiration. Il prend alors la loupe du biologiste, mais n’oublie pas d’appuyer sur le déclencheur. L’artiste n’est jamais très loin.

the-miracle-of-correlative-deconstructionLe miracle de la destruction corrélative

the-miracle-of-dolphinsurfingLe miracle du Dolphsurfing

the-miracle-of-electrogenesisLe miracle de l’éléctrogénèse

the-miracle-of-levitationLe miracle de la lévitation

the-miracle-of-the-flesh Le miracle de la chair

 

Camouflages, un mot qui charrie bien des sens et qui se prête à merveille aux jeux photographiques de Joan Fontcuberta. Dans sa série « Miracles et co », le photographe se moque des dogmes religieux et de l’obscurantisme en jouant lui-même les diseurs de miracle. S’inspirant d’un monastère spécialisé dans les miracles en Carélie, il devient lui même un prestidigitateur, recréant les miracles qu’on lui aurait appris dans cette école à deux francs six sous. Ces gens-là cherchent à apprivoiser le surnaturel, convaincu du sérieux de leur démarche. Fontcuberta utilise lui le burlesque pour souligner l’absurde. Il se met en scène à travers des photos ou de courtes mises en scène (Cela rappelle quelque peu Garcin). Au rayon miracle, Il fait lire des versets à des suricates, il interprète des visages prétendument inscrits dans la découpe d’un jambon, ou bien fait parler un œuf au téléphone. Tous ces miracles paraissent absurdes, complètement dénués de sens et Fontcuberta souligne leurs incongruités tout en jouant. Ses photographies témoignent d’un humour simple, imprégné d’absurde et d’ironie. Il tourne en ridicule ces croyances, un peu comme le firent les surréalistes avant lui à travers leurs peintures ou leurs photo-montages.

 

Dans une autre série, Fontcuberta aborde le bestiaire fantastique. Il se sert de la photographie documentaire comme une base artistique. L’imaginaire prend le pas sur la vérité solide de la science. Un félin se met soudainement à voler, un autre animal se pourvoit d’une tête de plus, et tout cela se mêle follement dans un bestiaire inquiétant, parfois même démoniaque. On retrouve là encore cet humour espiègle, quelque peu déroutant. On s’y perd aussi. Avec plaisir. Est-ce bien réel, tout cela ? C’est à n’y plus rien comprendre ! Le spectateur est perdu… perdu entre une vérité troublée et des faux qui semblent trop vrais.
La nature l’inspire sans cesse. Il photographie de près des plantes au nom à rallonge,  en témoigne la « Gilandria escoliforcia ». Mais celle-ci est-elle vraiment une plante ? Couchées là sur ce papier brillant, la photographie comme vérité, elles paraissent pourtant bien réelles ! Cette homme-sirène que Fontcuberta met aussi en scène dans sa série consacrée aux orogénèses suscite l’intérêt et le doute. Ces fossiles de sirènes nous racontent une histoire naturelle bien différente, une histoire empreinte de poésie et s’inscrivant dans une mythologie bien connue. La photographie de Fontcuberta puise dans les fonds scientifiques, dans les légendes effacées, dans notre imaginaire collectif. Elle façonne des histoires qui paraissent vraies.. Oh, qu’on aimerait croire à la vérité qui nous est proposée ! C’est une photographie mensongère, mais que ce mensonge là est plaisant !

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JF05-tt-width-836-height-550-fill-1-bgcolor-000000Solenoglypha Polipodida

fontcuberta-le-professeur-et-centaurusCentaurus Neandertalensis

JF06-tt-width-836-height-550-fill-1-bgcolor-000000Gilandria escoliforcia

Fontcuberta se fait parfois plus politique. S’il l’est déjà un peu avec la série portant sur les miracles de la vie – bien que l’humour prenne le pas sur le fond– il attaque de plein front la notion de « raison d’état » avec sa série « Spoutnik ». Au terme d’une formidable recherche biographique, Fontcuberta réhabilite cet astronaute soviétique disparu lors d’une mission autour de la lune et dont l’URSS a toujours nié la mort. L’idéologie qui soutient ce mensonge est mise à bas. De même, Fontcuberta soulève une interrogation en racontant l’histoire de cet acteur pakistanais engagé par un obscure service de renseignement (tiens donc !) afin de jouer le rôle d’un des leaders d’Al-Qaïda. Cet acteur joua si bien son rôle que  ses messages furent diffusés sur les télés entières. Toutefois, Fontcuberta ne verse pas dans les théories du complot. Bien heureusement. Il se contente de souligner l’incongruité de la chose, l’absurdité politique qui nous entoure. Seul un artiste comme Alfredo Jaar ou lui-même en sont capables.

 

Fontcuberta n’est pas seulement qu’un photographe. C’est un artiste complet, tant dans sa recherche scientifique que dans son intérêt pour les autres arts. Il traduisit ainsi Stephan Zweig, Bertolt Brecht. Ses traductions, rassurez-vous, sont elles bien fidèles et nous piégeront pas. Car Fontcuberta aime piéger le spectateur. Il l’embrouille doucement dans un jeu de miroir, dans un tumulte de camouflages où les notions de vrai et de faux s’entremêlent. Le spectateur se perd dans cette œuvre absurde, complice d’une œuvre empreinte d’humour, de science et de beauté.

Dayras.

Liens utiles :

Le site de la MEP

Le site du photographe Joan Fontcuberta

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