Jérôme Derradji s’attache avec son label Still Music à faire ressurgir des limbes les tracks et EP racines de la House music. On avait parlé ici de The Soul Of Detroit, une compilation des producteurs house de la ville du Michigan. Aujourd’hui, on s’intéresse à une autre compilation, immanquable et impressionnante de qualité.

À une époque qui consacre les productions des Frankie Knuckles, Ron Hardy, Tony Humphries ou encore Larry Levan, la House music va éclore à petits pas dans les traces des grands. À cette époque, à la fin des années 1970, la mode est au Garage, avec ses fers de lance à New-York, à Chicago et à Détroit. On danse dans les mythiques Paradise Garage, Warehouse et Zanzibar Club, les musiques électroniques semblent avoir trouvé leur paroxysme. « Garage is the main thing in the States, and I’m the granddady of it » déclare Larry Levan à Blues & Soul en 1983.

À l’image de leurs mentors, des centaines de DJ se lancent dans la production. Ils lancent des bouteilles à la mer – des tracks aux disquaires ? – sans trop connaître le monde des musiques électroniques, encore très cloisonné à des classes sociales et des lieux bien précis. Nemiah Mitchell Jr. et son fils Vince Lawrence vont être de ceux-là, et, sans le savoir, vont participer à l’émancipation d’un genre.

Vince habite Chicago. Avec son ami et DJ Jesse Saunders, ils écument le Warehouse et le Music Box, villages olympiques des pointures Frankie Knuckles et Ron Hardy. Alors que son père a monté un label de soul et funk avec un ami, Mitchbal Records, Vince Lawrence le convainc d’aller jeter un œil à la tournure très rythmique des sets qui se jouent dans ces deux clubs. Et plus particulièrement à ceux de Frankie Knuckles au Warehouse, qui a rajouté à sa table de mixage une drôle de machine, la TR-909 qu’il a acheté à Derrick May – qui, selon la légende, serait venu la vendre à Chicago pour éviter que la « bande » de DJs rivale, celle de Jeff Mills, la récupère à Détroit. Avec cette boite à rythmes, Knuckles rajoute de la cadence à ses prestations. Le père et le fils sont conquis, et décident, suivant leur mentor, de produire un track « électronique ». Longtemps avant les premiers vinyles estampillés House, Nemiah et Vince sortent en 1983 « (I Like To Do It In) Fast Cars ». Les synthés sont bruts, la rythmique est là : bienvenue dans le monde de la House music.

Vite, Jesse Saunders les rejoint en studio, et ils produisent à trois, toujours sous le même patronyme Z-Factor, le track « Fantasy ». On est en plein dedans, dans cette nouvelle musique sans concession, bien plus rythmée que la Garage House.

Clin d’œil de l’Histoire, Jesse Saunders ira avec Vince Lawrence piocher dans ces deux tracks pour produire le « On and On » reconnu aujourd’hui par tous comme le premier vinyle de House music à être pressé. Les deux compères produisent en effet le track puis le propose à Larry Sherman, propriétaire de la seule usine de pressage de la ville. Ils le convainquent d’en tirer 500 exemplaires, qui partiront en quelques jours. Jessie Saunders explique à Magic Feet Magazine, en 1998 :

And we went back to Larry, three or four days after picking up the first records, and ordered a thousand more. At that time, he’d do a little jazz thing or a little blues thing here or there, and they usually ordered a couple of hundred copies and gave ’em to their friends and wouldn’t come back. And we showed up and we say, ‘oh, we sold out in a couple of days’. He’s like, ‘Really? Where?’ So Larry’s thinking to himself ‘Wow, I got these two young kids that can sell records. I’m gonna see if I can get in on this.’

Quelques mois plus tard, début 1984, Larry Sherman propose aux deux jeunes producteurs de s’associer. À trois, ils lancent un label qui fera date : Trax Records.

D’un label à l’autre, les hommes sont les mêmes, et le talent est toujours là. Vince Lawrence et son père Nemiah Mitchell Jr. continuent de sortir des tracks sur Mitchbal Records, et Mitchell créera une structure parallèle pour de la House uniquement : Chicago Connection.

La compilation 122 BPM (The Birth Of House Music) est une invitation à se plonger dans Mitchbal Records et Chicago Connection. Une porte ouverte à la redécouverte de ce que furent les premières fondations de la House music. Un appel du pied à se plonger dans des livres d’histoire.

 

 

PS : La compilation est composée de 3 CD, néanmoins une version vinyle LP a été pressée. Tout ça est disponible sur le site de Still Music.

 

Pour en savoir plus, allez jeter un coup d’oeil à :

– Brewster, Bill, & Frank Broughton 2000 Last Night a DJ Saved My Life: The History of the Disc Jockey, Grove Press.

– L’intéressante interview de Jérome Derradji pour NPR

– L’étonnante interview de Juan Atkins par le musicologue et journaliste Ariel Kyrou, pour en savoir plus sur cette légende de la TR-909