Suite de notre dossier sur Jeff Mills, sa créativité et sa relation privilégiée avec la France à travers le passage en revue de plusieurs de ses créations artistiques (la première partie de notre article concernant le parcours de Jeff Mills et pourquoi il a choisi Paris disponible en cliquant ici). 

En tant que parisiens, nous pouvons dire que Jeff Mills nous a beaucoup gâtés depuis le début des années 2000, date de sa première collaboration avec le Centre Georges Pompidou. Cette année-là, il présente sa version du chef d’œuvre de science fiction allemande de Fritz Lang, Metropolis. Il compose une partition électronique pour le film réduit à une durée plus courte, et dont la musique sortira sur le label Tresor.

Toujours à Pompidou, il réalise l’année suivante l’installation Mono en hommage au film de Stanley Kubrick, 2001, l’Odyssée de l’Espace. Il y présente aussi en 2007 Critical Arrangements, installation conçue pour l’exposition « Futurisme à Paris » et qui plonge « le spectateur dans une gigantesque ruche mécanique faite de vidéos s’accumulant à un rythme effréné et palpitant, rappelant les rouages des machines célébrées et louées par les futuristes avec création sonore spécialement conçue par Jeff Mills, inspirée de la musique bruitiste » selon le musée. Un extrait est disponible sur le site de l’INA, ou en cliquant ici.

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A la Géode en 2008, Jeff Mills présente le projet techno futuriste X-102, Rediscovers the Rings of Saturn qui clôturait le festival Sonar quelques mois plus tôt. Conçus par Jeff Mills et Mad Mike, le quotidien Libération le décrit comme : « une heure de voyage sonore intergalactique lancé à la poursuite de la sonde Cassini-Huygens, à l’assaut de la mystérieuse planète Saturne, de ses anneaux et de ses 54 lunes connues, porté par une musique rénovée aux mille recoins électroniques et d’impressionnantes images inédites fournies par le Centre aérospatial de Berlin et la Nasa ». En 2009, la réalisatrice Claire Denis lui demande même de réaliser la bande son de l’exposition Diaspora au musée du Quai Branly.

Jeff Mills manifeste ainsi à travers ses différentes créations une attirance très forte pour l’imaginaire extra-terrestre, la dualité entre l’homme et la machine et la temporalité, thèmes clés dans la compréhension de son œuvre. L’imaginaire extraterrestre et la dualité homme machine sont à chercher dans la communauté afro-américaine et le courant afrofuturiste du XXIème siècle. Son obsession du temps, si elle vient aussi de sa culture, est toutefois renforcée par son métier de Dj et le fait de créer de la musique répétitive qui exacerbe cette temporalité.

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L’artiste exprime aussi très tôt son attirance pour la fusion entre l’image et la musique et son besoin de créer une musique imagée. Ce n’est pas de la vidéo, mais bien la conception d’une musique qui s’adapte, réfléchît et épouse les images. En 2004, il produit en ce sens Exhibitionist, DVD qui présente plusieurs de ses sets filmés sous différents angles. Il se procure à la même époque le DVJ-X, nouvel instrument Pionner qui permet de manier le son et l’image simultanément, et qui finit de sceller son attirance pour ce domaine que l’on retrouvera dans ses futures créations. Dans un entretien avec le blog Open Minded, il explique à ce propos :

« Il y a de nombreuses années, je sentais que l’on commençait à visualiser de quoi la Techno pouvait avoir l’air. En 1999, j’ai travaillé sur le film Metropolis de Fritz Lang et j’ai depuis toujours continué dans cette optique. Depuis cette date, j’ai réalisé chacune de mes productions avec une image ou une succession d’images dans ma tête. Quelques fois le projet part même de l’image. On doit tout d’abord savoir pour quoi l’on compose la musique car l’on n’écrit pas juste pour la scène, on écrit pour une histoire, pour un tout. Savoir ce qu’il est en train de se passer sur l’écran et ce que les spectateurs vont voir est crucial dans le choix d’ambiance, de notes, d’accords et d’intonations. J’ai pris l’habitude de ne pas simplement mémoriser le film, mais également de lire et d’en apprendre le plus possible sur le réalisateur ou l’auteur. Connaitre le contexte est également important. En apprendre sur la période durant laquelle le film a été réalisé joue également un rôle sur ce que l’on voit à l’écran. ».

Parallèlement à cette fascination pour le couple image-son, il développe une collaboration avec la musique classique qui va là aussi l’emmener en dehors de son domaine d’origine pour fusionner avec d’autres sensibilités artistiques. Sa première date a lieu en 2005 lors qu’il s’associe à l’Orchestre National de Montpellier sur le site du Pont du Gard. Blue Potential, le nom de la représentation, présente un orchestre philharmonique réunis autour de la lecture symphonique du répertoire électronique de Mills

La réinterprétation du morceau The Bells est dans doute le passage le plus connu de cette représentation. La représentation rencontre un succès important même si certains nuancent l’adaptation à un orchestre philharmonique, trop grand et impliquant moins ses musiciens qu’un orchestre de chambre comme ça avait été le cas lors de la performance de Carl Craig et Francesco Tristano.

La deuxième édition en 2012 avec l’Orchestre National d’Ile de France dans ce magnifique écrin qu’est la Salle Pleyel présente une version plus aboutie et plus travaillée des morceaux et atteint la balance parfaite entre classique et techno. Il réitèrera l’expérience en décembre 2014 pour présenter When Light Ends, hommage au spationaute japonais Mamoru Mohri, le premier à être allé dans l’espace.

Jeff Mills a inauguré un nouveau cycle en association avec le Musée du Louvre au début du mois. Quatre représentations durant lesquelles il naviguera dans les collections du plus grand musée du monde et les différents genres musicaux comme pour cette première où il reçoit le pianiste classique Mikhaïl Rudy. Les deux artistes ont préparé When Time Splits, un live construit sur une sélection de rush inédits du film inachevé L’Enfer (1964) d’Henri-Georges Clouzot pour un voyage onirique, psychédélique et philosophique comme il est rare d’en apprécier aujourd’hui.

19196226Extrait de l’Enfer, Romy Schneider

Jeff Mills a toujours pensé et réfléchi l’art qu’il créé, que ce soit dans un club underground ou dans le plus grand musée du monde. Il questionne sans cesse les limites de la techno et fusionne le genre avec d’autres arts ce qui lui confère cet aura de grand artiste, visionnaire et libre.

Pour sa prochaine représentation au Louvre, il a créé la bande son des collections d’égyptologie, preuve que la longue collaboration de Mills avec les institutions culturelles parisiennes et françaises n’est pas prête de s’arrêter. Institutions à qui nous devons d’ailleurs dire merci d’avoir pris le pari de lui laisser les clés de différentes créations artistiques qui participent aujourd’hui du rayonnement de Paris sur la scène électronique.

Retrouvez la première partie de l’article disponible en cliquant ici.

Remerciements chaleureux à Mathieu Guillien (son livre La Techno Minimale disponible en cliquant ici).

Alia.

 

Crédits : Psychedelic Mills & Mono : ART It
http://www.art-it.asia/u/admin_ed_itv_e/d21OgNqaibZECR7PcUlD
Photo de Romy Schneider dans L’Enfer : Allociné

Cover photo : Resident Advisor
L’entretien de Mills d’Open Minded disponible ici

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