Depuis quelques années, le musicien de techno de Détroit Jeff Mills est l’auteur de plusieurs évènements qui interrogent les limites du genre techno. Retour sur cette évolution et sur la relation qu’il entretient avec Paris, ville où il a élu domicile. Cet article s’inspire librement de conversations avec l’auteur de l’ouvrage La Techno Minimale, Mathieu Guillien.

jeff_MG_3176-1

Jeff Mills nait à Détroit dans le Michigan en 1963. Il fait partie de la seconde vague techno, aux côtés d’artistes comme Mad Mike ou Robert Hood, et à la suite des premiers Djs du genre, les Belleville Three[1] en tête. Une de ses particularités est d’avoir commencé sa carrière comme Dj et non comme compositeur sous le pseudonyme « The Wizard » en animant une émission de radio sur WLJB, la plus grande radio afro-américaine de Détroit. Il joue des morceaux de différents artistes dont Public Ennemy ce qui ne plait pas aux dirigeants de la station qui lui demandent d’y mettre un terme. Jeff Mills refuse et voit son émission réduire de jour en jour, ce qui le décide à arrêter.

Dale Willis à droite & Jeff Mills à gauche

Mills se lance dans la production en 1988 au sein de Final Cut, duo d’abord house avant de devenir plus industriel, qu’il forme avec Anthony Srok. Il rencontre alors un autre déçu de l’industrie musicale, Mike Mad Banks, musicien de studio forcé d’adopter un nom et une scénographie particulière pour continuer sur le label Motown, qui préfèrera partir lui aussi. Les deux amis créent le collectif Underground Resistance en 1990, et Mills explique dans l’ouvrage de référence, Modulations :

« UR est né de cette mentalité de combat, elle est la continuation d’une longue lutte et a choisi la technologie à sa disposition pour faire avancer cette lutte […], on ne voulait absolument rien à voir avec les majors, c’est de là qu’est venu le nom d’UR, littéralement : fonder une résistance à l’overground ».

A partir de 1992, Jeff Mills quitte UR et Détroit, et s’installe à New York pour y fonder son label Axis, aujourd’hui domicilié à Chicago. Il entame aussi le début d’une longue collaboration avec le label berlinois Tresor, et s’épanouit artistiquement sur les scènes européennes où sa réputation n’est rapidement plus à faire. Mills rencontre pour la première fois une reconnaissance internationale, apportée par sa technique renommée – sur deux ou trois platines – à laquelle se mêle un goût prononcé pour l’éclectisme et les incartades dans le funk ou d’autres genres musicaux.

R-7754-1401254428-9589.jpeg

L’EP The Extremist sorti chez Tresor, 1994.

Mais si Jeff Mills a acquis les lettres de noblesse du Dj techno, c’est à travers ses innombrables dates mondiales et la production de dizaines d’EP destinés au club. Il manifeste parallèlement un désir fort de création qui dépasse les carcans de la techno et va trouver un écho dans le monde culturel français. Sa sensibilité artistique s’étend bien au delà de la musique, et se partage entre l’architecture, qu’il a étudiée, le cinéma et plus généralement les arts visuels dans leur ensemble. En ce sens, Jeff Mills n’a cessé de collaborer avec les institutions culturelles, artistiques et musicales de la France, jusqu’à choisir Paris comme pied à terre européen il y a maintenant quatre ans.

L’EP de The Bells, sorti sur le label de Jeff Mills, Purpose Maker.

Le choix de Paris n’est pas anodin, d’abord parce qu’il nous rappelle la relation très forte que la ville a toujours entretenue avec la musique noire américaine, à commencer par le jazz qui trouve un terrain de jeu privilégié dans le Paris des années 1920. Beaucoup d’artistes tels que Miles Davis ou Duke Elligton trouvaient ici une liberté et une tolérance qu’il était impossible d’obtenir dans l’Amérique ségréguée de cette période. Le hip-hop également trouva une résonnance très forte en France et dans la région parisienne où les punchlines de NTM répondaient aux trains des RER recouverts de graffitis.

image

Duke Ellington & Django Reinhart à Paris dans les années 1930.

La techno aussi entretient ce lien particulier à Paris, lien dont Laurent Garnier est un en quelque sorte le précurseur, lui qui partira très tôt dans sa carrière à Détroit et fera jouer un certain nombre des Djs de Détroit dans la capitale (comme il le raconte dans son livre biographique Electrochoc). Depuis cette période des années 80, beaucoup de français se s’intéressent à la ville, notamment à travers des documentaires comme ceux de Jacqueline Caux (The Cycles of the Mental Machines,…). Jeff Mills explique lui-même son choix dans Le Parisien :

« Ici, on ne me cantonne pas à la techno. Si j’ai des projets en lien avec le cinéma, avec la musique classique, ici, on m’écoute. C’est incroyablement différent, même de Berlin où j’ai vécu : là-bas, l’électro est encore très cloisonnée, si on veut faire autre chose, il faut partir. Pendant deux ans, j’ai tenté de monter un projet avec l’orchestre philharmonique de Berlin-Est, en vain ! En France, j’ai pu jouer facilement avec l’orchestre de Montpellier pour le bi-millénaire du Pont du Gard. C’est très agréable car ici, on ne considère pas la techno uniquement comme une musique de club, il y a moins de limites. Je viens avec une idée, souvent étrange, et régulièrement la réaction est positive ! ».

Retrouvez la deuxième partie de cet article consacrés aux différentes créations artistiques de Jeff Mills en France et à Paris en cliquant ici.

Remerciements chaleureux à Mathieu Guillien (son livre La Techno Minimale disponible en cliquant ici).

Alia.

Credits : Young Jeff Mills sur Landlord Records (ici)
The two Eps : Discogs

Duke & Django : Timeout http://www.timeout.fr/paris/concerts-/jazz-paris-histoire
Le Parisien, article du 9 mai 2011
Libération, article du 12 novembre 2008
Modulations, une histoire de la musique électronique, Allia, 2004.

Cover photo : Resident Advisor

[1] Les Belleville Three pour les plus novices, est l’expression utilisée pour désigner les trois premiers musiciens de techno popularisés et à l’origine du genre réunis dans un même lycée de la ville de Belleville, dans le Michigan : Juan Atkins, Derrick May et Kevin Saunderson.

Related Posts