Certains films entrainent des expériences étranges. On leur réserve un traitement bien singulier. Dans un car ronronnant, maladroitement assis au fond d’un fauteuil inconfortable, le dos martyrisé  par les coups de pieds de mon voisin de derrière, les oreilles sifflantes du flot de sa conversation fade et ininterrompue, je réussis tout de même à être subjugué. Le moment de grâce. Et pourtant, les conditions étaient peu propices à un grand moment de cinéma. Dans bien d’autre cas, on choisirait le film facile, le navet souriant, le rire gras. Comme on se trompe ! La force des grands films est de subjuguer le spectateur quelque soit les conditions de la projection. On se sent alors bien plus léger. J’en oubliais presque mon petit confort et ma suffisance, heureux d’être grandi par un nouveau chef d’œuvre.

Ah ! Sans aucun doute, non, aucun ! En matière de chef d’œuvre, Alain Resnais savait y faire. Un artisan, un orfèvre. Les mots ne suffisent pas, comme on dit banalement. Le réalisateur français s’est éteint il y a peu, le premier jour de notre mois. Un second hommage n’est pas de trop, après celui consacré au documentaire Nuit et brouillard. Et lorsqu’un homme se meurt, il faut parler de son œuvre et non de sa vie. Il n’y a pas de plus belles paroles sur la mort d’un artiste, pas de plus grand hommage à lui rendre que celui de se pencher encore et encore sur son testament.

Tout comme Nuit et Brouillard ou encore Guernica, Hiroshima Mon Amour traite de la Seconde Guerre mondiale. Il s’agit du premier long-métrage du réalisateur français sorti en 1959. Il a alors 37 ans. Écrit par Marguerite Duras, le scénario relate l’amour adultère et compliqué d’une française avec son amant japonais. Cet amour réveille chez la jeune femme de violents souvenirs ; le traumatisme d’un autre amour impossible, avec un soldat de la Wehrmacht, en France, à Nevers, pendant la guerre. L’histoire balance ainsi, déconstruite, au hasard des souvenirs saisissants, entre deux histoires passionnées et tragiques.

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Hiroshima Mon Amour est plus qu’un film émouvant. C’est un véritable manifeste pour le cinéma français, pour l’art européen. En berne depuis la Seconde Guerre mondiale, on disait l’art européen à court d’idées, vieillissant, mort  après la guerre. Le salut viendra par le cinéma (et la photographie). Ce film fut comme un coup de massue, un grand réveil. Le bol d’air frais que la France attendait. Voir l’Europe ! Il marquait le renouveau culturel d’un continent meurtri par le poids et l’héritage de la guerre.  Et quelle thérapie. En parlant de ce passé pesant, Resnais libère le poids de l’horreur. Il montre que la poésie est encore possible après la Guerre. Mêlée à la tristesse et à l’effroi, la beauté renait timidement. C’est une renaissance pour le cinéma, une nouvelle vague !

L’écriture – le scénario – participe aussi à ce renouveau artistique. Celui de la littérature française, qui sous l’essor d’Alain Robbe-Grillet, prend un nouveau visage. À la fin des années 50, Duras participe à ce mouvement et s’inscrit dans une refonte du paysage littéraire français. Elle prendra plus tard ses distances avec le Nouveau Roman. Dans sa Préface à une vie d’écrivain, Robbe-Grillet parle longuement de ce film phare, qui influença en profondeur une génération d’artiste.

À travers une écriture désorganisée et des séquences vidées de leur sens, le cinéma prend alors une autre dimension. L’écriture antithétique de Marguerite Duras y est pour beaucoup. L’écrivaine forme avec Resnais un duo magnifique. Elle écrivit le scénario du film. Celui-ci pourrait se lire comme un roman. L’écriture est détachée de tout repères socio-temporels, comme épurée. Duras privilégie les phrases simples, les tournures simples. Elle utilise des mots simples, des formules simples. Comme si la beauté résidait dans la force primaire d’un mot ou d’une phrase.

 

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 « J’ai toujours pleuré sur le sort d’Hiroshima. Toujours »

– Non. Sur quoi aurais-tu pleuré ? »

« J’ai vu les actualités. Le deuxième jour dit l’Histoire. Je ne l’ai pas inventé. Dés le deuxième jour, des espèces d’animales précises ont ressorti des profondeurs de la terre et des cendres. Des chiens ont été photographiés pour toujours. Je les ai vu. J’ai vu les actualités. Je les ai vu. Du premier jour, du deuxième jour, du troisième jour.

– Tu n’as rien vu, rien.

– Du quinzième jour aussi. Hiroshima se recouvrait de fleurs. Ce n’était partout que bleuets et glaïeuls, et volubilis, et belle-de-jour, qui renaissait des cendres avec une extraordinaire vigueur inconnue jusque là chez les fleurs. Je n’ai rien inventé.

– Tu as tout inventé.

– Rien. De même que dans l’amour cette illusion existe, cette illusion de pouvoir ne jamais oublier, de même j’ai eu cette illusion devant Hiroshima de ne jamais pouvoir oublier. Juste comme l’amour ».

 

Certaines phrases reviennent encore et encore, et témoignent de l’âme torturée du personnage principal.  « Tu me tues. Tu me fais du bien », encore et encore. Souffrance et amour. Joie et douleur. Amour impossible. L’écriture dramatique de Duras subjugue le spectateur. Perdu dans une ville en pleine reconstruction, perdu encore dans cet écueil amoureux. Perdu entre l’Histoire et l’histoire, entre le devoir de mémoire et la beauté de l’art. Perdu entre ces différents cheminements. Perdu de bon parmi les questionnements.

 

Des Races.

http://www.youtube.com/watch?v=AGgiuGfK8qw

À noter aussi, l’excellente bande-son du compositeur Giovanni Fusco ainsi que la photographie de plateau par Sacha Vierny, à qui les images ci-dessus appartiennent.