Le Centre Pompidou accueille actuellement une rétrospective inédite de l’artiste Haïtien Hervé Télémaque ; l’occasion de découvrir l’oeuvre complexe et énigmatique d’une figure majeure de l’avant-gardisme des années 60.

Hervé Télémaque (né en 1937 à Port-au-Prince) quitte son pays natal pour New York en 1957 suite à l’arrivée au pouvoir de François Duvalier. Inscrit à l’Art Student League, il se forme durant trois ans dans un style proche de peintres tels Willem de Kooning ou Arshile Gorky. Si ses premiers tableaux portent ainsi l’empreinte notoire de l’expressionnisme abstrait, ils contiennent déjà les thèmes qui deviendront centraux dans son travail par la suite : la question de l’identité Noire (Toussaint Louverture à New York), les références autobiographiques doublées de psychanalyse, la représentation d’objets issus de la culture populaire.

S’établissant à Paris en 1961, Télémaque entame une oeuvre qui se démarquera par son syncrétisme et sa portée critique. Influencé par le Pop Art de Roy Lichtenstein et de Richard Hamilton ainsi que par les assemblages Néo-Dada de Robert Rauschenberg, il crée des toiles au sein desquelles s’articulent objets (réels ou représentés), textes et collages. Le geste disparaît progressivement au profit d’aplats de couleur et d’une ligne claire inspirée par le dessin d’Hergé, où les objets deviennent idéogrammes et s’organisent en une dialectique ambiguë. Si Télémaque partage ce goût pour les rébus visuels avec les surréalistes (il participera en 1965 à leur dernière exposition organisée par André Breton), la recomposition du langage pictural à laquelle il procède, ainsi que la charge politique qu’elle sous-tend, renvoie aux « courts-circuits du langage » (Jean Paul-Sartre, Orphée Noir) des poètes de la Négritude comme Aimé Césaire. Un rapprochement qui s’épanche, de manière plus ou moins prégnante, dans la totalité de son oeuvre.

My Darling Clementine, 1963 Paris, Centre Pompidou, musée national d’art moderne MNAM-CCI/Dist. RMN-GP Photo : Philippe Migeat, Centre Pompidou © Adagp, Paris 2015

Hervé Télémaque, My Darling Clementine, 1963
Paris, Centre Pompidou, musée national d’art moderne MNAM-CCI/Dist. RMN-GP
Photo : Philippe Migeat, Centre Pompidou © Adagp, Paris 2015

C’est dans cette réintégration du contexte social dans le champ de l’art que se situe l’apport majeur d’Hervé Télémaque, une initiative qui trouve son expression mutuelle dans la Figuration Narrative, mouvement d’avant-garde dont il fut l’instigateur en 1964 avec l’exposition Mythologies quotidiennes, aux côtés de l’artiste Bernard Rancillac et du critique Gérald Gassiot-Talabot.

Résolument engagé dans une critique sociétale, le mouvement se positionne en opposition à l’abstraction et au conceptualisme « d’école », auxquels il reproche la tautologie stérile et le désengagement politique. Paradoxalement pourtant, sa volonté de traiter d’une situation concrète et immédiate ne le rend pas facile d’accès ; au contraire, il se pare de codes à déchiffrer, de références obscures, d’un hermétisme revendiqué. Si le propos d’Hervé Télémaque déborde très tôt du cadre militant, il n’en est pas plus limpide pour autant quand il convoque l’héritage artistique dont il se trouve de facto dépositaire. Il parodiera ainsi Marcel Duchamp dans une interprétation volontairement régressive du Grand Verre (Caca-Soleil!), tout comme il citera Magritte et Van Gogh dans ses peintures, mais intégrés dans un dialogue avec la société de consommation, le réel quotidien.

Le caractère cryptique de ces travaux peut s’avérer agaçant, mais si la réflexion de l’artiste résiste ainsi aux lectures directes, c’est qu’elle s’accorde aux théories du sociologue marxiste Herbert Mercuse : « plus une oeuvre est immédiatement politique, plus elle perd son pouvoir de décentrement et la radicalité, la transcendance de ses objectifs de changement » L’exigence de l’oeuvre d’Hervé Télémaque tient aussi du fait qu’il est, de son propre aveu, un artiste qui s’ennuie vite. Son parcours a la particularité d’être partagé en périodes clairement distinctes, jalonné de ruptures déconcertantes, alternant des « années baroques » et des « années de retenue ».  Outre de nombreux changements de technique (papiers découpés, dessins préparatoires, fusain), il délaissera même un temps la peinture pour se consacrer exclusivement à la création de sculptures (sculptures maigres), lesquelles partagent avec ses tableaux l’emploi d’objets symboliques et polysémiques (la canne, la voile, le clou,…).

Durant toute sa carrière, Télémaque n’aura de cesse de renouveler sa pratique, et ce avec avec une vitalité et une radicalité qui peuvent surprendre. En l’absence de textes explicatifs sur les murs de l’exposition, le dépliant à l’entrée s’avère d’ailleurs un guide indispensable, tant son oeuvre apparaît riche, complexe et parfois insaisissable.

Mère-Afrique, 1982 Collection Frac Aquitaine. Photo : Frédéric Delpech © Adagp, Paris 2015

Mère-Afrique, 1982
Collection Frac Aquitaine.
Photo : Frédéric Delpech © Adagp, Paris 2015

La rétrospective permet donc de découvrir un artiste dans un questionnement perpétuel, dont témoignent les toiles récentes réalisées dans les années 2000. Celles-ci synthétisent ses recherches et opèrent un certain « retour aux sources » en se repenchant de manière moins voilée qu’auparavant sur la question politique et l’identité Noire. A ce titre, la scénographie de l’exposition est remarquable : malgré une surface assez restreinte, les soixante-quatorze oeuvres sont mises en valeur et respirent, tandis que le parcours circulaire fait écho à celui de l’artiste. L’exposition se clôt ainsi brillamment sur un simple autoportrait accompagné de mots d’Aimé Césaire, juste après l’imposant Fonds d’actualité, n°1, 2002, dans le coin supérieur gauche duquel nous reconnaitrons le masque-visage déjà présent, sensiblement au même endroit, dans Toussaint Louverture à New-York, 1958, devant lequel nous repasserons en sortant.

Il sera amusant, enfin, de noter la simultanéité des rétrospectives d’Hervé Télémaque et de Jeff Koons, leurs pratiques étant toutes deux fortement marquées par le Pop Art. Bien entendu, la transposition qu’en fit Télémaque avec la Figuration Narrative se situe aux antipodes ce celle de Koons, lequel se place plutôt dans la continuité de la « célébration pure et simple du statu quo capitaliste » (Jill Carick) du Nouveau Réalisme. Les similitudes formelles entre les collages à consonance dadaïstes des années 70 de Télémaque et les peintures de la série Easyfun-Etheral de Koons présentent néanmoins une belle occasion de questionner la place du concept, du propos dans l’interprétation de l’oeuvre, le lien entre l’image et le langage.

C’est là un exercice assez admirable du Centre Pompidou que de contrebalancer la rétrospective d’une superstar qui se rengorge d’accessibilité avec celle d’un artiste qui entra très tôt dans les collections des musées, car estimé d’abord « hors de portée » du public et des collectionneurs. Allez donc visiter les deux expositions ; la mise en regard en vaut la peine.

Lucien

 

Photo de couverture : Fonds d’actualité, n°1, 2002
Puteaux, Centre national des Arts plastiques / Fonds national d’Art contemporain
En dépôt au Centre Pompidou, musée national d’art moderne Photo : Philippe Migeat, Centre Pompidou © Adagp, Paris 2015

Informations pratiques :

Hervé Télémaque – du 25 février au 18 mai 2015
Centre Pompidou, Place Georges-Pompidou, Paris 4.

Ouverture de 11h à 21h tous les jours, sauf le mardi / Nocturnes le jeudi jusqu’à 23h
Tarif : 13 / 10€

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