La Cité de la Musique organise en ce moment une exposition consacrée à la Great Black Music. Petit tour d’horizon et entretien avec le commissaire scientifique de l’exposition, Emmanuel Parent.

La Great Black Music tire son nom de l’Art Ensemble of Chicago, groupe de jazz instrumental des années 1960, lui-même affilié à l’AACM, l’Association for the Advancement of Creative musicians, sorte de coopérative de jeunes musiciens locaux pratiquant essentiellement le free jazz et le jazz expérimental créée à Chicago en 1965 à l’initiative du pianiste Richard Muhal Abrams. Cette expression permet de mettre en lumière la musique noire, c’est-à-dire la musique créée par la diaspora africaine au 20ème siècle et l’exposition de la Cité de la Musique propose une réflexion autour de ces musiques venues « du fleuve Congo à Congo Square, de la jungle de Harlem au bitume de Lagos, de l’île de Gorée aux rivages Caraïbes, en passant par certaines quartiers de Londres et de Paris ». La Black Music prend sa source dans la communauté noire américaine et sa force, selon Emmanuel Parent, est celle d’avoir su exprimer dans les moindres détails l’expérience de ce peuple écartelé entre ses origines africaines et son quotidien dans le Nouveau Monde.

Art_Ensemble_of_ChicagoL’Art Ensemble of Chicago (Crédit Ptarmigan)

L’exposition est interactive pour l’essentiel, on nous prête un mp3 à l’entrée et il suffit de taper un numéro pour que le contenu sonore correspondant (musique ou paroles) se lance. On pourra même s’envoyer directement par mail les morceaux que l’on a préféré, un des avantages de cette interactivité. Le parcours en lui-même s’articule sur deux niveaux, le premier étant sans doute le plus important et le plus réussi de l’exposition. La première salle relate les légendes des musiques noires – James Brown, Aretha Franklin, Salif Keita ou encore Nina Simone – au moyen d’un dispositif invitant le visiteur à visionner une dizaine de minutes d’images sur l’artiste concerné. S’en suivent plusieurs salles concernant l’Afrique et les rythmes et les rites sacrés, toutes réussies et permettant d’apprendre de nombreuses informations. Un fil historique permet ensuite d’approfondir nos connaissances concernant la généalogie de cette Great Black Music avec des évènement fondateurs comme l’Empire du Ghana, le commerce triangulaire ou plus récemment, les émeutes dues au passage à tabac du Noir américain Rodney King, par la police de Los Angeles (cliquez sur chaque thème pour en apprendre d’avantage).

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Le sous-sol de l’exposition propose un tour d’horizon des musiques noires plus contemporaines tels que le hip-hop et le disco. Ne ratez pas les magnifiques photographies de Lewis Watts, photographe et professeur d’art à l’université de Californie-Santa Cruz, qui célèbrent les différents aspects de la culture musicale de la communauté noire de la Nouvelle-Orléans avant et après l’ouragan Katrina en 2005. Le sous-sol se compose en majorité d’écrans où sont diffusés plusieurs petits films traitant des musiques noires, dans les Caraïbes et ailleurs, ce qui permet là encore d’apprendre de nombreuses choses sur le sujet. Mais concernant le hip-hop, le disco voire la house et la techno, on regrette le manque d’informations, sans doute par manque de place mais qui fait cruellement défaut, surtout pour la jeune génération. De house music, il n’est question qu’avec la photographie de Frankie Knuckles dans le fil historique et dans une vidéo au sous-sol, la même vidéo où l’on aborde brièvement la techno pour finalement n’en dire que des choses assez banales (« la techno vient de Detroit, elle est froide et triste comme la ville contrairement à la house ») et sans montrer en quoi ces styles de musique appartiennent pleinement à la Black Music tout en étant en même temps mis à l’écart de cette culture, particulièrement pour la techno.

Brass-Band-Claiborne-20103Lewis Watts – Brass Band Claiborne, 2010.

En bref, cette exposition sur un sujet passionnant est définitivement inratable et vous offrira pléthore d’informations sur les musiques noires et les notions historiques et sociales s’y rapportant. Mais il est dommage de ne pas s’être plus arrêté sur les musiques noires contemporaines, celles qui nous tiennent à coeur chez High Five et qui continuent de bénéficier de très peu de visibilité, et ce malgré plusieurs décennies d’existence.

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Entretien avec Emmanuel Parent, docteur en anthropologie sociale et maître de conférence en musique et musicologie à l’Université Rennes 2

l-ethnomusicologue-emmanuel-parent,M143045Emmanuel Parent (Crédit Télérama)

Comment définirais-tu la Great Black Music ?

L’exposition de la cité de la musique a pris la liberté d’utiliser le terme « Great Black Music »,  forgé par un groupe d’avant-garde de jazz des années 1960, l’Art Ensemble of Chicago. Ce terme est utile pour désigner l’ensemble des musiques de la diaspora africaine au 20e siècle, en insistant sur les liens qui peuvent réunir toutes ces musiques (Black music, au singulier), et en célébrant cet ensemble (le mot « Great »), en soulignant la fierté que les afro-descendants ont pu tirer de la musique dans leur quête de reconnaissance et d’égalité à l’époque moderne. Voilà, c’est un peu le but de l’expo : faire réfléchir sur ce qui peut réunir des expressions musicales parfois très différentes (entre la musique malienne et le son de Cuba ou le hip hop américain), et en quoi ces musiques racontent aussi l’histoire politique du 20e siècle, en Afrique, en Europe et en Amérique.

Quel rôle (et quelle importance) a eu la musique noire américaine dans la lutte pour les droits civiques ?

Cette question est liée à la précédente. La musique, pour les Noirs de la diaspora et les Noirs américains en particulier, a eu un rôle central dans la redéfinition de soi et du groupe après l’expérience traumatique de l’esclavage. Dans les années 1950, la musique noire, au travers du jazz, a commencé à acquérir un statut nouveau et une reconnaissance, elle prouvait l’importance de la contribution des Noirs à la culture occidentale. Mais les autres musiques noires de cette époque, plus populaires, comme le Rythm and blues, bientôt la soul et la funk, ont servi de véhicule d’un esprit communautaire dans lesquelles les valeurs propres au groupe pouvaient être célébrées. La fierté raciale, qui avait déjà été revendiquée par les intellectuels noirs dans les années 20 (Harlem Renaissance), se redéployait à un niveau plus massif, jamais atteint. En ce sens, la musique a servi de catalyseur pour la lutte pour les droits civiques et a joué son rôle. Toutefois, l’art des chanteurs ne suppléa jamais le courage des hommes et des femmes qui bravèrent la ségrégation au péril de leur vie.
Comment expliquer la quasi absence de la house et la techno dans l’exposition, deux styles ayant pourtant émergé il y a plusieurs décennies ? 
Je n’ai pas forcément à l’expliquer, mais plutôt à le reconnaître! Toute narration possède ses points aveugles et les courant house, techno, et dans une moindre mesure le hip hop, ne sont pas assez bien traités dans l’expo, c’est vrai L’équipe de Mondomix, qui a réalisé les documentaires servant de trame à l’exposition, sont davantage versés dans la world music acoustique que dans les courants de danse et d’électro. Il y a là une partie de la réponse. Mais c’est vrai que c’est dommage car la house notamment a été un courant musical d’une importance sociale sans précédent puisqu’il a fait tomber plusieurs barrières, de race et de genre dans les années 70 et 80.  L’exercice de raconter l’ensemble des musiques noires était très complexe, et je trouve que l’expo prend ce risque plutôt que de dire : c’est impossible car on ne produira jamais une image fidèle. C’est au visiteur de décider si cela valait néanmoins la peine d’essayer.
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Great Black Music jusqu’au 21 août à la Cité de la Musique, 221, avenue Jean Jaurès, 75019 Paris
Billet à 9€, 7,20€ en tarif réduit et 5€ pour les moins de 26ans.
Amp.
Pour aller plus loin :
– Article « Emmanuel Parent : La notion de musique noire ne peut naître que d’un point de vue américain » dans Télérama disponible en cliquant ici.
– Article « Emmanuel Parent : L’approche raciale de la musique a été portée par les Noirs eux-mêmes » dans Libération Next disponible en cliquant ici.
– Galerie de photographies « New Orleans Suite » de Lewis Watts disponible en cliquant ici.