Gordon Parks : Showgirls

Il s’en fallut de peu pour que je choississe les souvenirs plus politisés de Gordon Parks, photographe et réalisateur américain décédé en 2006, matelot de la flotte Life et conscience éveillée noire américaine. Aux clichés dénonçant l’abberance de la ségrégation des populations noires américaines, à ceux plus provocateurs montrant les gangs d’Harlem, j’ai choisi la série «  Showgirls At Work And Play » de 1958, en couleur. Ces photographies-là capturent le quotidien des danseuses de music-hall, des girls, comme on les nomme dans le milieu, et qui divertissent ces messieurs avec charme et érotisme. La série s’inscrit dans une longue tradition picturale d’analyse et d’observation du divertissement des masses, entamée sans nulle doute avec les peintures de Manet ou de ToulouseLautrec.

Étonnant de remarquer tout d’abord la posture du photographe. Il pénètre dans les clubs sulfureux de New-York – rapellons que la grande pomme n’a rien du brillant et du propre  d’aujourd’hui et se place en retrait de ses modèles –  presque en catimini ainsi qu’en témoigne la photographie ci-dessous. Le pas d’une porte ou le pan d’un rideau viennent occulter une scène où les danseuses se reposent, créant un effet volé, comme pris sur le vif. Pour un peu, le point de vue pourrait être celui d’un voyeur (on y reviendra). Parks ose un regard détaché sur ces travailleuses du divertissement – ou même travailleuses du désir.  Ici et là, Gordon Parks se cache derrière des grelots et des portes, entre deux robes, ou à distance de ses modèles. Les portraits sont très rares. Le mot anglais backstage prend tout son sens, soi l’envers du décor, ce qu’on ne montre pas, ce que l’on cache habituelement aux hommes, au commun des mortels. L’effet de rareté et d’intimité des photographies ajoutent une émotion toute particulière pour le regardeur, il deviendrait lui-même un de ces filles par l’intermédiaire de l’objectif

Showgirls reading at Latin Quarter Nightclub

Showgirls playing chess between shows at Latin Quarter Nightclub

Showgirls playing chess between shows at Latin Quarter Nightclub

Bacstage At The Latin Quarter Nightclub (New York 1958)

Backstage At The Latin Quarter Nightclub (New York 1958)

La série s’avère ensuite remarquable pour son traitement de la couleur, propice au milieu investi, connu pour représentations bigarrées et festives. Les atmosphères chaudes des cabarets orangés et des parures rougeâtres et dorées contrastent avec le blême des peaux blafardes, standard de beauté à l’époque. Le jeu des ombres et des ténèbres se mêlent des couleurs vives des lieux. Tout cela procure aux scènes photographiées une intimité rare, que vient conforter la prise de vue. Le rose et le rouge prédominent notamment, rappelant l’univers exclusivement féminin du photographe mais aussi leur sensualité. Aucun homme n’est présent sur l’ensemble de la série. Il serait aisé d’inscrire à posteriori la série dans un imaginaire des années 30, symbolisé par l’essor d’Hollywood comme modèle culturel mondial et diffusant une image frivole de la femme américaine (voir clip ci-dessus). Mais cela est à tempérer.

Bacstage At The Latin Quarter Nightclub (New York 1958). Woman in a cage

Bacstage At The Latin Quarter Nightclub (New York 1958). Woman in a cage

Presque trente ans après ce clip, que représentait alors une showgirl ? Celle-ci participait à un décorum, à une forme de plaisir masculin déjà fortement marqué par les divertissements de masse. L’apparat du cirque combiné à l’érotisme du vintage, si l’on préfère.  » Without the girls, showbiz is no biz «  notait ironiquement Gordon Park dans la description de ses photographies parues dans le magazine Life, en 1959. Elles sont au coeur de ce fameux cocktail américain du divertissement érotique, provocateur et dénudé, aguicheur et pittoresque. Leurs allures mérient d’être interrogées. Ainsi, les dos dénudés reflètent une certaine grâce, sexuée. Le strip vient pourtant d’apparaître, on se presse à Las Vegas pour y voir un bout de sein et hurler son désir retenu. Mais ici, à New-York, seuls la courbe du dos, l’échine ou le bas des fesses suffisent. De même que les petites tenues des showgirls, parfois de couleur chaire et confèrent à certaines photographies un prolongement de la peau. Mais plutôt que de montrer crûment les formes et les cavités des femmes, Parks préfère la suggestion.

N’est-ce pas cela la véritable force de l’érotisme ? Tout l’inverse de se découvrir. Mieux vaut savoir montrer peu, ou bien. Suggérer donc. Les postures naturelles, avachies et relachées, endormies s’opposent avec force aux images cambrées et jouées des pin-ups américaines posant dans Playboy. Le titre de la série prend ainsi tout son sens !  » At work and play« , parfaite antithèse. En effet, les filles jouent pour vivre (jouer au sens second de se donner en scène, représenter) et jouent pour tromper le temps (le sens premier de jouer, se divertir). Elles oscillent entre le devoir de jouer et le jeu par ennui, et c’est là tout l’éceuil qui confère à ses photographies leur beauté. Gordon Parks et Life s’inscrivaient là à contre-pied des standards de l’érotisme américain, en publiant des clichés qui pourraient être ceux d’un voyeur, d’un homme  en catimini dans un milieu proscrit à ses semblables et satisfaisant ses lubies. Qu’on ne s’y trompe pas, la mise en scène est réfléchie, le photographe est acceptée, il sait se faire petit. Voilà la grande force des ces clichés intimes et sensuels, ceux de femmes pris entre deux jeux.

Bacstage At The Latin Quarter Nightclub (New York 1958)

Bacstage At The Latin Quarter Nightclub (New York 1958)

Bacstage At The Latin Quarter Nightclub (New York 1958), woman sleeping.

Faut-il y voir une critique du divertissement de masse ? Ou bien une pique contre le sort de ces femmes contraintes à jouer les mêmes spectacles jours et nuits, érotisme répétititf et forcément lassant qui subjugue la femme à une seule fonction ? Cela n’est pas sur. La lecture féministe possible de ces photographies y jouent pour beaucoup, mais il serait préférable de voir dans les clichés de Parks une volonté artistique autre que sa motivation politique. Le photographe se prête au jeux des couleurs, aux formes charnelles, aux représentations masculines pour mieux sublimer tout cela. Il recherche la belle image, l’éblouissement du regardeur. Transparait ici et là son admiration comme sa timidité. Ces femmes-là l’hypnotisent, il est vrai, et cela rappelle facilement les dos nus de Toulouse-Lautrec, ou la Nana de Manet. De même, cette danseuse suspendu à son trapèze fait immédiatement penser à ce trapèze vide suspendu dans le coin droit du tableau Folies Bergères de Manet).  Mieux encore, le parallèle avec ce tableau bien trop méconnu de ForainLa Funambule (1880) Voilà des thèmes communs qui se retrouvent bien des décennies plus tard. Les divertissements n’appartiennent plus aux même classes, et pourtant, les représentations du féminin sont diamétralement semblables. Parks lui se cantonne à suggérer la beauté, il s’inscrit dans ce que la photographie fait parfois de mieux : mimer les courbes, allumer les couleurs, fomenter et interroger le désir. Ainsi, ses dos nus rapellent forcément le Violon d’Ingres de Man Ray, classique parmi les classiques, mais aussi celui tout aussi intéressant et bien en chaire d’une prostituée sous l’oeil de Georges Thiry. À l’image de ses confrères photographes, là réside probablement l’intérêt des photographies de Parks : elles subliment un sujet érotique pour créer l’émotion du beau.

Gordon Parks - Nag On The Lake - Showgirls at Work 1958

Gordon Parks – Nag On The Lake – Showgirls at Work 1958

Jean-Louis Forain - Untitled (1880), exposé à l'Art Institute of Chicago)

Jean-Louis Forain – Untitled (1880), exposé à l’Art Institute of Chicago)

 

Pour la photographie relatif aux dos de Parks, voir plus haut.

 

Manet - Avant le Miroir (1876)

Manet – Avant le Miroir (1876)

 

Georges Thiry - Dos (1950)

Georges Thiry – Dos (1950)

 

Des Races. 

© Crédits photographiques Life, Gordon Parks, série  » Showgirls At Work And Play », 1958.

© Crédits photographiques Georges Thiry,  » Georges Thiry et les Filles de Joie « , Galerie Lumière Des Roses, photographies prises entre 1935 et 1975.