Le genre gangster regroupe quelques génies cinématographiques. Décrire la pègre, l’incarner, peindre l’atmosphère qui l’entoure et ses différentes facettes demandent un grand talent d’orfèvre, malgré l’apparente banalité du sujet. Loin de la noirceur gratuite et de la violence de grande distribution de certains blockbusters récents, Scorsese signait son premier film estampillé mafia en 1990 : Goodfellas.

Le réalisateur Martin Scorsese affichait déjà son goût pour les bas-fonds de l’humanité, et ses méandres obscènes, avec Taxi Driver (1976) ou encore Raging Bull (1980). Pour ne citer que ces deux éclats animés, on remarque la présence en tête d’affiche de Robert De Niro : palmé avec le film en 1976, oscarisé en 1980.

Le film Goodfellas prend le parti d’un trio de héros, ou anti-héros selon les valeurs qui vous sont chères. De Niro n’est pas l’acteur principal proprement dit, mais son aura indescriptible et l’ombre de la folie de son personnage planent sans cesse au-dessus de ces 2h30 de pur plaisir. Il est, en outre, le seul des trois dont l’enfance n’est qu’à peine mentionnée au spectateur. Pas d’innocence chez son Jimmy Conway.

Joe Pesci obtiendra l’oscar du meilleur second rôle pour ce long-métrage. Il incarne Tommy DeVito : imprévisible, incontrôlable, nerveux et une voix nasillarde un peu ridicule. Voici l’archétype du mafioso italo-américain, accompagné de tous ses clichés les plus tenaces. Sa gâchette facile ne fait qu’ajouter de l’effroi à l’humour irraisonnable du personnage le plus drôle.

Enfin, la tête d’affiche se trouve être Ray Liotta et le jeune personnage Henry Hill. Irlandais de souche, c’est son jeune âge et son caractère ambitieux qui l’invitent à rejoindre l’équipée farouche résidant en bas de chez lui à Brooklyn. L’action débute au milieu des années 50, et Henry Hill admet la chose suivante : il a toujours rêvé d’être un gangster. Il renie la vie de plouc. Il narre en voix off tout au long du film, le spectateur fait alors partie intégrante de l’action : on lui conte une histoire.

La scène d’ouverture du film est d’un glauque absolu, mais la violence n’y sera jamais totalement gratuite par la suite. Goodfellas souhaite peindre l’ascension de trois amis, au sein d’un univers de meurtres, de casses et braquages farfelus, de trahisons modestes mais grandioses à leurs yeux. On se positionne à l’inverse d’une certaine élégance recherchée dans Le Parrain de Francis Ford Coppola, où l’art de vivre et l’importance de la famille priment. Ici, seuls l’argent et le business se révèlent comme vecteurs de motivation de nos trois asticots, et dans une moindre mesure l’amitié.

La scène de présentation de Jimmy Conway illustre à la perfection les désirs de puissance et de mainmise du jeune Miller. C’est le gangster que tout enfant a souhaité être au moins une fois, avec sa générosité apparente. On croirait presque apercevoir le Robin des Bois des temps modernes pendant quelques secondes. Miller ira beaucoup plus loin que cet écran de fumée et ne sera aucunement écœuré par l’arrière-boutique et ses chiffons imbibés de sang.

Il rencontre la belle Karen Hill (incarnée par Lorraine Bracco) qui aurait pu stopper ses velléités criminelles, avec le tableau d’une bourgeoise hermétique aux traquenards enfumés de ce trio infernal. La rencontre est fortuite et se produit à l’occasion d’un plan drague foireux de DeVito. Karen Hill devient alors narratrice aux côtés de Miller : la vie du couple sert à présente de trame au film. Cette histoire d’amour donne le ton sucré et tendre aux délires maniaques dont on est éclaboussés. Le Parrain prenait un tournant dramatique, pesant, mais attachant, avec l’esprit sicilien et paternaliste. Goodfellas se recentre autour d’un amour sincère, même si mis à mal à maintes reprises par la cruauté humaine.

Quelle scène d’anthologie lorsque Miller invite sa conquête au Copacabana ! Quel adolescent sur Terre n’a-t-il pas rêvé d’un tel instant ? Les Crystals braillent à tue-tête le hit Then He Kissed Me. Le plan-séquence est incroyable de perfection.

Il est permis d’observer ici tout le soin apporté à la photographie et à la bande-son. Si le film est porté par des acteurs de renom, ainsi qu’un scénario ficelé et chargé en suspense, il n’atteindrait pas son statut de chef d’œuvre sans ces deux éléments. L’ambiance des années 50 jusqu’à la fin des années 70 – entre flash-backs rapides et ellipses narratives – est reproduite à la perfection : vêtements, architecture, décoration intérieure, voitures, accessoires. Concernant la bande-son, Scorsese met en pratique une idée simple et terriblement efficace : elles correspondent chronologiquement au déroulement scénaristique et à son avancée dans le temps. Après l’époque scintillante des dîners sur fond de Crystals, on retrouvera Miller coupant de la cocaïne sur un Gimmer Shelter malsain des Rolling Stones.

Film connu et reconnu, il s’agissait ici de (r)éveiller certaines consciences, qu’elles soient usées ou novices, quant à l’existence de Goodfellas. Quelques films marquent profondément une vie, soit par leur sujet, soit par les émotions inspirées, soit par le simple plaisir offert.

Il est inutile – je l’espère – d’aller plus loin que ces quelques scènes pour ceux qui doivent encore le découvrir. Il est aussi inutile – je l’espère toujours – pour ceux qui le connaissent, afin de donner l’envie de le revisionner. Il serait vain de pouvoir décrire brièvement un tel chef d’œuvre, autrement que par de simples impressions. Rappelons que Goodfellas est tiré de faits réels et du livre les relatant.

Le scénario est composé et maîtrisé à la perfection, même si la classique courbe de l’ascension suivie d’une chute apparait rapidement prévisible. Les rebondissements scénaristiques sont légions, et l’air, tantôt irrespirable, tantôt enviable, vous enveloppe. Goodfellas est le film à ne rater sous aucun prétexte. Dépêchez-vous !

Matthieu