Review un peu particulière, qui nous fait reculer trente-neuf ans en arrière, lors de la sortie de l’album Winter in America, du musicien noir américain Gil Scott-Heron en 1974. Alors que les Etats-Unis font actuellement face à une situation aussi inédite qu’inquiétante, retour sur ce chef d’œuvre de la musique américaine qui dépeint justement la société d’alors, voire sans doute, celle d’aujourd’hui.

Pour les passionnées de Gil Scott-Heron, l’album Winter in America est souvent vu comme une de ses meilleures compositions, et la collaboration la plus aboutie avec son acolyte de toujours, Brian Jackson. Ce dernier, multi instrumentiste, a accompagné Gil Scott-Heron sur la plupart de ses albums dans les années 1970, distillant le son de son piano électrique ou de sa flute sur des morceaux iconiques de l’artiste comme The Bottle ou Your daddy loves you. Les deux musiciens se rencontrent à l’université Lincoln de Pennsylvanie et se lient d’amitié autour d’une passion commune pour l’écriture, la production et l’enregistrement. Le second album de Gil Scott-Heron, Pieces of a Man, sorti en 1971, est la première pierre d’une longue collaboration entre les deux artistes.

Gil-Scott-Heron-Brian-Jackson-Winter-In-America-1974

Winter in America marque aussi le changement de label de Gil Scott-Heron, qui signe sur Strata-East Records, un label de jazz indépendant, qui ne permettra pas dans un premier temps la diffusion à grande échelle de l’album, qui devient rapidement en rupture de stock. Mais l’immense popularité que va rencontrer le single The Bottle, issu de l’album, permet un succès plus large. Ce dernier se vend alors à quelques 300 000 exemplaires et se retrouve classé à la 6ème place du Top Jazz de Billboard. Si le changement de label occure pour différentes raisons selon les sources, l’on sait que Gil Scott-Heron à cette époque, cherche à étendre encore la dimension sociale et pro-Black de ses musiques, et pour cela, imagine un album plus conceptuel que les précédents, et sur lequel il aurait plus de contrôle créatif, tout comme Brian Jackson. Entre en scène Strata-East Records fondé en 1971 par deux musiciens de jazz, Charles Tolliver et Stanley Cowell, déjà connus à l’époque pour signer des artistes de différents styles de jazz, dont la musique est ancrée dans une conscience sociale et un nationalisme noir, deux éléments au cœur du répertoire de Gil Scott-Heron.

Le sujet de l’album, à l’image du répertoire de Gil Scott-Heron, dépeint la vie des afro-américains et les problèmes qu’ils rencontrent dans l’inner city des années 1970, le terme désignant dans la société américaine, le centre des grandes villes, habité majoritairement par des habitants Noirs à très faible revenu, vivant dans des conditions sommaires. Replacé dans le contexte de l’époque, l’album Winter in America est empreint d’évènements qui arrivent à ce moment dans la société américaine. La décennie 1970 marque ainsi la fin de la période la plus accentuée des droits civiques, notamment depuis les lois de 1964 et 1965 qui garantissent un minimum de droits aux Noirs Américains. Une fois cette période passée, l’heure est au Black Power et à la fierté d’être noir. Les Black Panthers ont déjà été neutralisés mais leurs idées, tout comme celles du panafricanisme, se répandent dans les communautés noires de la société américaine. Gil Scott-Heron a toujours été vu comme un des artistes noirs américains les plus politiques, prenant partie pour les siens et les conditions accablantes dans lesquelles les minorités – celle Noire américaine mais pas que – vivent. L’artiste a toujours eu une vision aussi critique qu’intellectuelle que l’on retrouve dans ses paroles, ces mêmes paroles souvent parlées (spoken word) qui lui valent d’être considéré comme un des précurseurs du hip-hop.

L’album Winter in America témoigne également de la période musicale dans laquelle il a été composé, et particulièrement des évolutions du jazz qui avaient lieu à ce moment. Parce que leur musique est une fusion de jazz, blues, soul et spoken word, et même s’il rencontre la popularité du grand public, l’album trouve un écho particulier dans les milieux noirs américains. Dans la lignée du free jazz qui se développe dès les années 1950 et fait voler en éclats les conceptions musicales rigides et fermées, l’air est à l’éclectisme et l’expérimentation. Deux concepts que l’on retrouve au cœur de l’évolution du jazz fusion. En mêlant jazz, funk ou rock principalement, les musiciens s’attirent les foudres des puristes mais développent un style qui prend de plus en plus d’ampleurs et fait émerger des artistes de renoms tels que Roy Ayers ou Herbie Hancock. Winter in America témoigne de cette fusion musicale, portée par l’incroyable voix de Gil Scott-Heron et ses paroles pleines de poésie. Comme toujours, les caractéristiques de la musique de Gil Scott-Heron prennent racines dans le jazz, le blues et la soul, ce qu’il appelait lui-même « bluesology, la science de comment l’on ressent les choses (the science of how things feel) ». Mais Winter in America incorpore aussi des éléments de musique africaine, des percussions, des chants, en plus du spoken word de Gil Scott-Heron. Le résultat est une composition musicale multiculturelle, éclectique qui évoque tantôt le free jazz, tantôt le blues et la soul, et même parfois l’afrobeat naissant à la fin des années 1960.

La tableau des années 1970 que Gil Scott-Heron aborde sans détour les problèmes en cascade de l’époque : la crise du pétrole, le crash boursier de 1973, la stagflation, le scandale du Watergate, et le déclin urbain avec une emphase particulière sur les préoccupations des Noirs américains. Mais d’autres thèmes sont aussi présents, l’espoir, l’amour, la paternité, la liberté et l’alcoolisme qui est le thème de la chanson la plus connue de l’album, The Bottle. La métaphore de l’hiver est évidente pour dépeindre la situation dans laquelle se trouve la société américaine, mais elle est aussi la fin d’un cycle et le début d’un autre, portée par les considérations américaines comme Gil Scott-Heron l’explique lui-même dans une note présente dans les premiers LPs Winter in America :

« At the end of 360 degrees, Winter is a metaphor: a term not only used to describe the season of ice, but the period of our lives through which we are travelling. In our hearts we feel that spring is just around the corner: a spring of brotherhood and united spirits among people of color. Everyone is moving, searching. There is a restlessness within our souls that keeps us questioning, discovering and struggling against a system that will not allow us space and time for fresh expression. Western iceman have attempted to distort time. Extra months on the calendar and daylight saved what was Eastern Standard. We approach winter the most depressing period in the history of this industrial empire, with threats of oil shortages and energy crises. But we, as Black people, have been a source of endless energy, endless beauty and endless determination. I have many things to tell you about tomorrow’s love and light. We will see you in Spring.”

New York City in the Early 1970's (26)Harlem dans les années 1970

A l’image de l’oeuvre de Gil Scott-Heron, la musique a toujours servi à dépeindre les situations politiques d’un pays concerné à une période donnée. L’artiste à la sensibilité politique et sociale forte, a toujours utilisé sa musique t sa voix, reconnaissable entre mille, pour dénoncer les nombreux problèmes de la société américaine. Trente-neuf ans plus tard, et alors que les Etats-Unis entrent dans une nouvelle présidence, on ne peut s’empêcher de se dire que le tableau pessimiste mais teinté d’espoir de Gil Scott-Heron dans Winter in America n’a fait que s’empirer. Si la décennie 1960 a apporté de nombreuses lueurs d’espoir, celle de 1970 et la ghettoïsation toujours plus forte des quartiers noirs américains qui va se poursuivre, n’augure rien de bon. Et l’on ne peut qu’être inquiet pour la situation actuelle d’un pays manquant déjà cruellement d’acquis sociaux. La musique n’est alors plus suffisante, mais elle est la bande-son d’une prise de conscience et d’actions pour s’élever contre le nouvel ordre politique qui émerge. On aurait beaucoup aimé que Gil Scott-Heron soit encore parmi nous pour nous livrer une analyse politique et sociale juste de la situation actuelle, sans détour.

Alia.

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