Le 11 septembre prochain a lieu un concert en hommage au musicien américain Gil Scott Heron, l’occasion de revenir sur ce grand monsieur sans qui la musique noire américaine voire la musique tout court ne serait sans doute pas la même. Activiste de la première heure, intellectuel mais pas élitiste, engagé mais pas forcené, voilà comment on pourrait tenter de résumer la position de ce chanteur qui commence sa carrière en écrivant des poèmes dans le Harlem des années 1970 gangrené par la violence et la ségrégation raciale qui, même si elle est abolie depuis 1964 et l’adoption du Civil Right Act va mettre beaucoup plus de temps à devenir un fait réel.
Il sort très vite son premier 33 tours Small Talk at 125th and Lennox sur lequel on perçoit déjà cet engagement politique très fort, notamment à travers le morceau « Whitey On The Moon » qui critique les médias dirigés par les blancs mais aussi l’indifférence de ces derniers face aux problèmes des ghettos urbains des grandes villes du nord ouest des Etats-Unis. Ces mêmes villes qui, à la recherche de main d’œuvre pour asseoir leur puissance et leur richesse, ont accueilli les noirs américains notamment lors des grandes migrations du Sud des années 1930 pour finalement les parquer dans des ghettos aux conditions misérables avec la drogue, les trafics et la violence en tableau de fond.
A New Black Poet – Small Talk at 125th and Lenox, 1970
Gil Scott Heron fait partie de ses artistes qui considèrent la musique comme un medium capable d’éveiller les consciences, de « déprogrammer les esprits programmés » pour reprendre les mots d’un autre grand agitateur d’idées pour qui la musique est une arme contre les idéologies, Mad Mike la figure tutélaire du brillant collectif techno Underground Resistance. Les deux ont en commun cette pensée que les idées dominantes, celles de la classe dirigeante, se diffusent dans nos sociétés modernes essentiellement via les médias de masse qui étouffent le potentiel de résistance présent en chacun de nous, ce même potentiel qui permettrait de changer la société dans laquelle nous vivons. En ce sens et c’est aussi une des particularités de GSH, celui-ci écrit sur tous les sujets de société qui lui tiennent à cœur et pas seulement ceux liés à sa couleur de peau et donc à la longue lutte pour les droits civiques qu’a du mener la communauté afro américaine comme c’est souvent le cas de la plupart de ses pairs. On mentionnera par exemple l’implication contre une centrale nucléaire à Détroit (“We almost lost Detroit”), la politique de Regan (“B Movie”), ou bien les médias qui transparait dans toute son œuvre mais particulièrement dans un de ses morceaux anthologiques, “The Revolution will not be televised”, diatribe contre les marques commerciales qui inondent chaque jour les médias américains.
The Revolution Will Not Be Televised, 1974

 

Et cet engagement politique s’additionne à l’aspect visionnaire de l’artiste qui est parmi les précurseurs du spoken word, cette forme de poésie orale accompagnée musicalement et qui préfigura bien sur le hip hop naissant. Ainsi, et notamment dans le courant du Chicago hip hop, les références à GSH seront pléthores et les samples également comme chez Kanye West (“Who will survive in America”), Common (“The People”) ou encore Talib Kweli. Mais il ne faut pas oublier que Gil Scott Heron c’est aussi et surtout une voix reconnaissable entre mille, un timbre d’une profondeur inouïe qui colle à la chaleur de son être, à l’honneur de son combat politique et à la sensibilité humaine qu’il a toujours manifestée.
GSH
On n’écartera pas ses problèmes de drogues qui l’ont malheureusement entrainé vers le fond pendant pas mal d’années, lui faisant taire cet engagement pourtant intrinsèque et lui laissant des séquelles physiques importantes mais quel plaisir de l’avoir vu se relever et entamer une ultime tournée en 2010 qui l’a amené par deux fois à Paris, d’abord lors d’un concert intimiste et mémorable au New Morning puis dans le cadre du Jazz Festival de La Villette, ce même festival qui orchestre aujourd’hui un hommage à cet immense musicien. Et l’hommage est à la hauteur de l’artiste puisqu’il reçoit des personnalités qui l’ont côtoyé à commencer par un des plus proches de GSH, le génial claviériste Brian Jackson avec qui il a composé la plupart de ses morceaux, notamment le classique “The Bottle” ou l’album Winter in America. Robbie Gordon, bassiste du Midnight Band, groupe qui accompagna GSH sur plusieurs albums ou encore Mike Clark, batteur d’Headhunters (groupe rendu mythique par la participation d’Herbie Hancock) seront aussi de la partie, autant de personnes qui ont travaillé avec GSH, connaissent son univers et sont à même de pouvoir s’y mesurer. Cet hommage sera suivi par un “Gregory Porter Soul Session”, soit l’aventure soul du musicien de jazz Gregory Porter, formidable auteur compositeur récemment découvert et qui permettra de clôturer la soirée aussi brillamment qu’elle a commencé.
Bridges, 1977

Le concert a donc lieu dans le cadre de l’excellent festival de jazz à la Villette dont la popularité n’est plus à démontrer et qui cette année encore, invite les plus grands avec notamment la présence du très funky Nils Rodgers ou encore de l’inratable Vieux Farka Toure à la Cité de la Musique.
Gil Scott Heron Re-Visioned (suivi de Gregory Porter Soul Session) dans le cadre de Jazz à la Villette 2013 – Cabaret Sauvage 11 septembre, 33 euros  – http://www.jazzalavillette.com
http://www.youtube.com/watch?v=QnJFhuOWgXghttp://www.youtube.com/watch?v=XgVZ4b9O34shttp://www.youtube.com/watch?v=Ldw3add4PmY 

 

Alia.

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