Le Jeu de Paume nous offre une rétrospective du travail de la photographe allemande Germaine Krull à voir en ce moment. Voyageuse, activiste, révolutionnaire, profitons de cette exposition pour revenir sur la vie et l’oeuvre de cette artiste hors-norme.

En cette rentrée 2015, les expositions ne manquent pas d’attiser notre curiosité. On ne fera pas de liste exhaustive – même si nos choix apparaîtront rapidement dans ces pages. Et pourtant, à force de flâner sur les plages et bronzer sur les quais, on a failli passer à côté de ce qui s’avérait être l’exposition de photographie  la plus intéressante de cet été. En effet, depuis le 2 juin, le Jeu de Paume expose le travail de la photographe Germaine Krull, cette femme qui fut une activiste libre et indépendante avant d’être une artiste d’avant-garde.

Née en 1897, à Wilda, un quartier de Poznan, ville se situant dans l’ancien Empire Allemand (aujourd’hui situé en Pologne), Germaine Krull se fait élever par un père peu conventionnel, loin de toute éducation religieuse – ce qui était pourtant la norme de l’époque. Ce père, qui jugeait la vision des Lumières revu par les socialistes au-dessus de toute autre pensée, et qui lui répéta continuellement cette phrase qui devint vite une maxime pour la photographe « Sois toujours libre d’entreprendre ce que tu veux. » On comprend alors peut-être un peu mieux cette modernité si caractéristique de l’artiste.

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Jean Cocteau, 1929  © Germaine Krull

Après ses études de photographie à l’Institut d’Enseignement et de Recherche sur la Photographie à Munich, Germaine Krull se met à fréquenter le milieu bohème de l’époque. Elle y rencontre Towia Axelrod, un anarchiste russe qu’elle épousera en 1919. Entre temps, Kurt Eismer, le secrétaire au USPD (Parti social-démocrate indépendant d’Allemagne) se fait assassiné par un étudiant, et de violents affrontements éclatent après l’écrasement de la République des Conciles de Bavière par les contre-révolutionnaires. Pour son engagement politique et sa participation aux révolutions, Krull se fait arrêté et condamnée à mort. Mais juste avant son exécution, elle parviendra à s’enfuir à Berlin.

De là, elle rencontre son nouvel amant, Kurt Adler, avec qui elle s’expatrie vers l’URSS, persuadée que le régime de Lénine ne peut lui offrir qu’un nouvel espoir face à un futur incertain pris entre deux guerres. Mais l’artiste se fait de nouveau arrêter, cette fois-ci par la Tcheka (l’ancêtre du KGB), et passe 9 mois en prison. A sa sortie, sans amant, et sans vraiment d’espoir, elle retourne sur Berlin, et fait de la photographie son métier, non pas par plaisir, mais par besoin. « Ce qu’elle ne pouvait faire en politique, elle va le faire en art », confie Françoise Denoyelle, l’historienne de la photographe.

assia de profil 1930

Assia, de profil, 1930 © Germaine Krull

De Retour sur Berlin, Germaine Krull ouvre un atelier de nus et fréquente assidûment les dadaïstes et expressionnistes de l’époque. Elle rencontre alors le cinéaste néerlandais Joris Ivens, qui l’emmènera aux Pays-Bas. Et c’est à partir de ce moment-là que son amour pour les machines se fait sentir. Pendant que le cinéaste fait des repérages dans le port de Rotterdam, la photographe s’amuse de l’agitation qui s’en dégage et du ballet incessant des grues. Preuve de la modernité de l’artiste, alors que les années 30 voient fleurir des photographes qui privilégient les scènes de vie et les oiseaux de nuit – tels Brassaï ou Cartier-Bresson -, Krull s’intéresse à l’architecture industrielle.

Mais les Pays-Bas l’étouffent, et elle se met à rêver de Paris. Toute l’avant-garde s’y trouve, et le mouvement surréaliste est en train de prendre forme. Ni une ni deux, elle retourne dans la Ville Lumière, qui l’avait déjà accueilli durant sa jeunesse. Elle ouvre alors, en 1926, un studio et se lie vite d’amitié pour les artistes de l’époque : Cocteau, Louis Jouvet, Malraux, Simenon ..

nu féminn 1928

Nu féminin, 1928 © Germaine Krull

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Nus, non daté © Germaine Krull

Germaine Krull commence alors un travail photographique sous forme de reportages, qu’elle envoie à différents magazines et maisons de presse. Et c’est grâce au magazine Vu, qu’elle effectuera un bon nombre de ces clichés devenus célèbres. Le style de Krull s’affine, évolue, et devient ce qui aujourd’hui le caractérise pleinement : un vocabulaire avant-gardiste, résolument moderne, exploitant les principes de la déconstruction de l’espace, où la plongée, contre-plongée, les gros plans et les détails définissent le langage visuel de ce qui deviendra la modernité photographique. La poésie est bel et bien présente et a ce quelque chose de réchauffant, de vaporeux, qui nous enveloppe pour nous emmener dans un monde fait de câbles et de métal, et ce malgré la froideur apparente de ses sujets qui sont si chers à cette époque post-moderne.

imprimerie de l'horloge 1928

Imprimerie de l’Horloge, 1928 © Germaine Krull

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Usine électrique d’Issy Les Moulineaux, 1928 © Germaine Krull

En 1935, elle s’exile à Monaco, et photographie les célébrités de passage au Casino. Drôle de déviation pour cette artiste qui se dit révolutionnaire ! Mais n’est-ce pas là un joli contre-pied à cette liberté tant recherchée ? Lorsque les époques se suivent, que les conflits ne font que rebondir, et les modes intellectuelles se répondent sans réellement chercher à réfléchir, c’est peut-être là la force Krull, que de s’enfuir de toute cette cohue pour se concentrer sur du superflu..

Pourtant, cela ne durera pas bien longtemps, sa nature première reprenant bien vite le dessus. Elle s’engage alors auprès de De Gaulle, part pour Rio un an après, en 1941, puis au Congo, à Alger, et suivra la libération des camps de concentration de Struthof et de Vaihingen.
Et puis, en 1946, Germaine Krull s’envole pour l’Asie, quittant cette Europe qui n’a plus rien à lui offrir. Elle y restera pendant plus de 20 ans, d’abord comme photographe de guerre, et puis surtout pour cet amour du voyage, voguant d’un pays à un autre, fidèle à elle-même, ouvrant même un hôtel à Bangkok.

marseille juin 1930

.Marseille, juin 1930 © Germaine Krull

C’est donc une jolie rétrospective de l’oeuvre d’une artiste complète que nous offre le Jeu de Paume, en mettant en avant 130 de ses clichés, de ses nus féminins à sa prise de vue de la Dame de Fer (la Tour Effeil), en passant par son travail pour la France Libre, et quelques clichés de sa vie en Asie. Une exposition à ne surtout pas manquer, tant pour la compléxité du personnage que de la beauté de son travail !

Informations pratiques :

Germaine Krull, un destin de photographe

Jusqu’au 27 septembre 2015

Jeu de Paume,

1, place de la Concorde

75008 Paris

Ouvertures :
Mardi de 11h à 21h.
Du mercredi au dimanche
de 11h à 19h.
Fermeture le lundi,
y compris les lundis fériés

 

Crédits photo de couverture : portrait de Germaine Krull, 1922 © Hans Basler 

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