Chaque nouvelle exposition est au Jeu de Paume un événement. Entre les Bérénice Abott, Vivian Maier, Lorna Simpson et autre Kati Horna, on a vite fait de faire une croix dans son agenda quand les cadres sont ré agencés. L’exposition Garry Winogrand, première rétrospective lui étant consacrée, ne manque pas à la règle, et semble même aller au delà tant la diversité et la richesse des œuvres exposées sont des invitations à y retourner, encore et encore.

 

Garry Winogrand est un ténor de la photographie américaine. Il repose dans le panthéon des grands photographes du XXeme siècle en l’inondant de spontanéité, de street photography, de vie. Officiant dès le début des années 1950, Winogrand n’as pas cessé de photographier ce qui l’entourait, jusqu’à ce qu’un cancer l’emporte en 1984. Chroniqueur hors-pair de la société américaine des années 1950 au milieu des années 1980, Garry Winogrand mitraillait les rues de New York et des Etats Unis avec une envie jamais rassasiée, allant jusqu’à utiliser une dizaine de pellicules par jour. Au travers ce travail titanesque, un grand nombre de ces bobines sont restées dans l’ombre, n’ayant pour certaines jamais été développées. Le Jeu de Paume propose de nous dévoiler quelques-uns de ces trésors, associés aux clichés les plus emblématiques de l’artiste.

  x2013.505.007_01_B01Central Park Zoo, New York, 1967. Tirage gélatino-argentique. Collection of Randi and Bob Fisher. © The Estate of Garry Winogrand, courtesy Fraenkel Gallery, San Francisco.

Avec Garry Winogrand, la photo a un sens. Quand beaucoup se penchent sur la photographie en cherchant l’artistique et la beauté dans le cliché, lui dépasse cette idée en se concentrant sur la finalité d’une photo : ce qu’elle montre. Et quand le génie du preneur de photo s’accorde avec les sujets représentés, le rendu est ahurissant. Le concept de photographe médium est central chez Garry Winogrand, qui se représente seulement comme un moyen de représenter le réel sur papier glacé. « I don’t have messages in my pictures. The true business of photography is to capture a bit of reality (whatever that is) on film. ». Cette idée se retrouve dans tous les clichés exposés au Jeu de Paume du photographe ; on croit être devant les sujets photographiés, on se laisse prendre par la photo. Le réel s’allie avec l’instantané, Garry Winogrand saisit les petits moments de la vie quotidienne, sans tabou ni préparation des sujets. Ses photos sont sans équivoque, aucun filtre ne semble avoir été mis entre la vie new-yorkaise et le rendu photographique.

No, the only thing that’s difficult is reloading when things are happening. Can you get it done fast enough?

Garry Winogrand

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New York World’s Fair, 1964. Tirage gélatino-argentique.
San Francisco Museum of Modern Art, gift of Dr. L. F. Peede, Jr. © The Estate of Garry Winogrand, courtesy Fraenkel Gallery, San Francisco.

Photography is about finding out what can happen in the frame. When you put four edges around some facts, you change those facts.

Garry Winogrand

 GW02New York, vers 1962. Tirage gélatino-argentique.The Garry Winogrand Archive, Center for Creative Photography, The University of Arizona. © The Estate of Garry Winogrand, courtesy Fraenkel Gallery, San Francisco

Persuadé qu’au travers du quotidien et de l’ordinaire, une myriade d’univers s’offre à nous pour peu qu’on y soit attentif. Winogrand a couvert toutes sortes d’évènements, allant des quartiers de Manhattan à des meetings politiques aux cowboys texans et aux anges déchus de Los Angeles. Car oui, s’il est New Yorkais depuis sa naissance, Garry Winogrand ne s’est pas contenté de la Grosse Pomme comme terrain de jeu. Grâce à sa bourse Guggenheim obtenue en 1964, le photographe se met à sillonner les Etats-Unis. Il arrête de photographier pour vendre, arrête de publier dans les magazines et quitte Leica en main New York pour saisir la substantifique moelle de la vie américaine. Le rendu est esthétiquement autant que scientifiquement passionnant : avec ses milliers de clichés, Winogrand dresse une sociologie de l’Amérique d’après-guerre. On voit les modes évoluer – des coiffures en choucroute aux cheveux courts ébouriffés, des gantières blanches aux débraillés des mouvements hippies – et les mœurs s’adapter. On voit des étreintes furtives au coin d’une rue se mêler aux acrobaties dangereuses d’ouvriers new-yorkais, les promeneurs de Central Park en habit du dimanche croiser les mad men de Wall Street déambuler dans les grands boulevards, costar ajusté et beauté au bras. Et il se rend vite compte que la douceur et la joie qu’il affectionne n’est qu’un doux euphémisme face à la réalité américaine qui lui saute aux yeux – « les idéaux des Américains sont bâtis sur des fantasmes et des illusions », dixit l’intéressé.

 

 

You have a lifetime to learn technique. But I can teach you what is more important than technique, how to see; learn that and all you have to do afterwards is press the shutter.

Garry Winogrand

 

Si l’instantané et le furtif sont les maîtres mots du photographe, on remarque amusés certains scènes scénarisées, posées, dans l’exposition du Jeu de Paume. Ces quelques photos semblent avoir été orchestrées par le photographe, les sujets semblent avoir été placés là pour le cliché. Je retiens notamment une magnifique photo sur la navette reliant Long Island à New York, où l’agencement des personnages sur le pont et l’angle pris rappelle les longs travellings de Wes Anderson. La photo est symétrique, autour d’un pilone central qui partage le pont en deux, les gens en deux groupes, et enlacés à ce pilone un couple, habillé et souriant. Je ne sais si la photo est posée, ou si l’œil du photographe a saisi la beauté de la scène furtivement, sorti son Leica et fait le cliché.

GW06New York, 1969. Tirage gélatino-argentique. Collection of Jeffrey Fraenkel and Alan Mark. © The Estate of Garry Winogrand, courtesy Fraenkel Gallery, San Francisco.

Il n’en reste pas moins que ses clichés sont d’une beauté rare. A croire que cette curiosité l’amène à une hâte avec laquelle il réussit à saisir le moment. Peu importe le sujet, il capture ce moment avec une grâce bien personnelle. “Sometimes I feel like the world is a place I bought a ticket to. It’s a big show for me, as if it wouldn’t happen if I wasn’t there with a camera.” Avec ses grands yeux d’enfant, il scrute ce qui l’entoure, cherchant l’absurde dans la banalité. Ses photographies sont d’une poésie réaliste, retraçant l’Amérique de l’après-guerre avec une certaine innocence.

 

385.1964Albuquerque, 1957. Tirage gélatino-argentique.The Museum of Modern Art, New York, purchase. © The Estate of Garry Winogrand, courtesy Fraenkel Gallery, San Francisco. Digital image : © The Museum of Modern Art, New York, Photo Scala, Florence

 

GW04New York, vers 1955. Tirage gélatino-argentique. The Garry Winogrand Archive, Center for Creative Photography, The University of Arizona. © The Estate of Garry Winogrand, courtesy Fraenkel Gallery, San Francisco

GW16Park Avenue, New York, 1959. Épreuve gélatino-argentique. Collection National Gallery of Art, Washington, DC, Patrons’Permanent Fund, image courtesy National Gallery of Art, Washington, DC. © The Estate of Garry Winogrand, courtesy Fraenkel Gallery, San Francisco

GW09Los Angeles, 1964. Tirage gélatino-argentique. San Francisco Museum of Modern Art, gift of Jeffrey Fraenkel. © The Estate of Garry Winogrand, courtesy Fraenkel Gallery, San Francisco.

 

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New Haven, Connecticut, 1970. Tirage numérique posthume d’après un négatif original. The Garry Winogrand Archive, Center for Creative Photography, The University of Arizona. © The Estate of Garry Winogrand, courtesy Fraenkel Gallery, San Francisco

 

Pour cette rétrospective événement, le Jeu de Paume s’est associé à la RATP pour un rendu original : si vous passez par les stations Saint-Michel, Cité, Concorde, ou par la Gare de Lyon, vous y verrez des grands panneaux exposant des photos du maître de la street photography, exposés au public. Plus intéressant encore, certaines de ces 26 photos exposées ne sont pas présentes au Jeu de Paume, et font partie des clichés inconnus de Garry Winogrand. Une manière coquace de faire un clin d’œil au travail immense du photographe que d’en accrocher des clichés inédits dans des stations de métro …

 

 

Crédits photo couverture :

New York, vers 1962
Tirage numérique posthume d’après un négatif original
The Garry Winogrand Archive, Center for Creative Photography, Université d’Arizona. © The Estate of Garry Winogrand, courtesy Fraenkel Gallery, San Francisco

 

Vous pouvez retrouver les photos de Garry Winogrand sur le site du Jeu de Paume ici, et l’exposition jusqu’au 08 février 2015.

 

Informations pratiques.

Entrée -25 ans/étudiant : 7,5 €.

Entrée générale : 10 €.

Jeu de Paume, Jardin des Tuileries, Paris 08.

 

 

Amaury & Clémence. 

 

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