Frankie Knuckles nous a quitté le 31 mars dernier à Chicago… Il laisse derrière lui un nombre impressionnants de morceaux mais surtout, le souvenir d’un artiste exceptionnel, d’une personne adorable et d’une figure paternelle pour le monde de la house music. On le décrit souvent comme un des inventeurs du genre, le parrain bienveillant dont les oeuvres ont été un vecteur d’identification très fort, notamment pour les communautés noires et gay… Retour sur la naissance de la house music et le rôle symbolique de ce DJ légendaire, qui contribua grandement à son expansion dans un climat d’émancipation.

Frankie Knuckles nait en 1955 dans le Bronx à New York City et entame des études de stylisme avant de devenir DJ au tout début des années 1970. Il commence par jouer à The Gallery, un club new yorkais tenu par Nicky Siano (auteur d’une lettre d’adieu très émouvante à Frankie disponible ici – voir le report de son dernier passage au Panaorama Bar ici) et spécialisé dans le disco, où une autre légende y fait aussi ses classes : Larry Levan. Les deux compères jouent ensuite aux Continental Baths, bains douches gay hédonistes au coeur de New York mais aussi véritable lieu de culture et de libération pour les homosexuels, puis Frankie devient le résident du mythique club de Chicago, Warehouse à partir de 1977. Pendant cinq ans, il contribue à travers ses morceaux et ses sets à l’émergence de la house music ce qui lui vaudra le surnom de « The Godfather of House Music » car si le terme house servait originellement à désigner les différentes musiques passées au Warehouse, il évolue très rapidement pour ne bientôt signifier que la façon d’utiliser des disques de Knuckles qui ne les enchaine pas mais les mixe ensemble et en utilisant le sampling.

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L’histoire de l’homme afro-américain s’inscrit dès le commencement dans une oppression du corps en même temps qu’une stigmatisation profonde. La traite, l’esclavage, la guerre de Sécession puis le combat pour les droits civiques et la « déségrégation » sont autant d’étapes constitutives de son histoire et l’on a coutume de dater la fin du combat pour les droits civiques en 1970 même si le racisme et l’exclusion perdurent bien après cette date. La fin des années 1960 marque un tournant avec une désillusion très forte suite à l’assassinat de Martin Luther King (en 1968) en même temps qu’une radicalisation du mouvement à travers le Black Panther Party. Les décennies suivantes vont voir la multiplication des ghettos noirs américains, notamment dans les villes industrialisées du nord est des Etats-Unis qui essuient les premières crises économiques et Chicago n’échappe pas à la règle puisque la ville subi l’exode des populations blanches aisées dans les années 1950 et encourage alors l’émigration des populations modestes, en majorité noires américaines, qui seront installées puis laissées à l’écart des politiques urbaines ou sociales, ce qui mènera à la formation de ghettos insalubres aux conditions de vie misérables. Windy City essuiera de nombreuses émeutes (onze personnes, toutes noires américaines, seront tuées et plusieurs centaines d’autres blessées) et une violence culminante à la fin des années 1960  et au début des années 1970 soit peu de temps avant la naissance de la house music, perçue aussi comme une manière de se soustraire de ces problèmes et de cette oppression.

chicago-riotsUn policier disperse des manifestants à Chicago durant les émeutes de 1968

En parallèle de la problématique raciale, la house music apporte un réconfort pour une autre communauté discriminée, la communauté gay. La fin des années 1960 est marquée pour une nouvelle manière d’appréhender le corps dû notamment à la période de libéralisation des mœurs qui a lieu avec le développement du féminisme ou les mouvements contestataires comme le mouvement hippy. Les théories du philosophe français Michel Foucault confère une place centrale à la sexualité qui est alors perçue comme une forme décisive du rapport à soi dans un contexte plus général de libération du corps et cette émancipation du corps va paradoxalement s’accompagner d’une oppression encore forte envers les homosexuels. L’ère McCarthy de 1950 à 1954 instaure un climat de rejet et de stigmatisation des homosexuels dans une ambiance de chasse aux sorcières généralisée et le FBI va très vite infiltrer plusieurs organisations homosexuelles. La même année, le président Eisenhower interdit par décret le recrutement d’homosexuels dans la fonction publique dans « l’intérêt de la sécurité nationale ». Lors des prémices de la house, l’homosexualité est toujours une maladie officielle inscrite au catalogue des maladies de l’American Psychiatric Association (elle en sera rayée en 1973) et le contexte se radicalise par exemple avec la révolte de Stonewall en 1969[1] qui mènera à la création du Gay Liberation Front regroupant plusieurs groupes américains militant pour les droits des homosexuels (le premier d’entre eux ayant été fondé à New York en réaction à la révolte de Stonewall). Ainsi, la communauté homosexuelle se trouve au début des années 1970 dans une dualité entre libération du corps et oppression de leur condition sexuelle, condition qui permet de mieux comprendre le sentiment très fort d’émancipation et de bonheur que créé un endroit comme le Warehouse dont Frankie Knuckles dira qu’il est une « église pour les gens qui sont tomber de la grâce » (« A church for people who have fallen from grace »).

warehouse-happy-gangGroupe de danseurs du Warehouse

Dans ce climat de discrimination et d’oppression des corps noirs et homosexuels, la house va offrir un sens de communion et de communauté pour ceux qui se sentent aliénés et rejetés et toute une série de sample utilisés dans les morceaux de house peuvent être interprétés comme étendard de la communauté noire mais aussi de la communauté gay, les paroles étant souvent polysémiques comme dans le morceau « Promised Land » (cliquer sur le titre pour écouter) de Joe Smooth avec des phrases comme « Don’t oppress me » ou « Can you accept me for what I am ». Certains mots sont à double interprétations rendant les revendications implicites comme le terme « child » qui désignait quelqu’un de gay accepté dans sa famille de substitution, celle de la house et « step child » désignant les hétérosexuels acceptés par les gays. Le milieu des années 1980 verra l’apparition d’une house plus « explicite » avec des morceaux où la religion et le sexe sont fusionnés dans une sorte de mysticisme érotique comme le classique « Baby wants to ride » de Frankie Knuckles et Jamie Principle datant de 1987 (en écoute en fin d’article) et qui commence par un sample de prière et d’une voix divine annonçant « the revelation of my Second Coming». Le reste du morceau raconte sa rencontre avec un dominateur qui le déshabille, le fait supplier et se mettre à genoux puis faire différentes positions sexuelles dans une ambiance profane et de passivité. A noter que ce genre de morceaux commencent à apparaître une fois la protestation officielle établie et le monde de la house music bien développé.

warehouse-frankie-knucklesFrankie Knuckles au Warehouse

Cet incroyable sentiment de libération du corps et de l’esprit que l’on trouve dans la house music originelle est intimement lié à Frankie Knuckles parce qu’il porte les couleurs de cette musique mais aussi celle des communautés concernées et si l’annonce de sa mort a provoqué autant de réactions, elles sont proportionnelles à l’amour qui lui était porté et à la reconnaissance envers cet artiste qui, en plus d’avoir ouvert la voie de ce que nous écoutons aujourd’hui, a surtout fourni un lieu de paix et de tolérance à toute personne discriminée dans une période particulière qui en avait désespérément besoin : « You may be black, you may be white; you may be Jew or Gentile, it don’t make any difference in OUR house, and this, is fresh ! » (dixit Mr. Fingers)

 

 

Reste que pour nous, jeunes ignares nés trop tard, Frankie Knucles était avant tout un musicien. L’évidence est là. Jamais nous ne connaitrons ce que fût l’âge d’or de house américaine, jamais nous ne connaitrons Frankie Knuckles passant des disques au Warehouse. Et loin de se plaindre, car notre époque est belle, il faut alors se rapprocher du présent. La mort de ce vétéran a profondément affecté les DJs et producteurs qui eurent la chance de le connaitre et les témoignages se succèdent encore. Mais lorsque l’annonce de sa mort fut partagée sur de nombreux réseaux sociaux, un commentaire nous a particulièrement touché. L’obscur Thesmokingarea sur le forum Resident Advisor 

 » Personnellement, je ne compte pas affirmer que Frankie m’a plongé dans la house. Je suis trop jeune pour avoir été immédiatement touché par sa musique, et lorsque je fus assez vieux pour danser dessus, la House music était déjà solidement établie.
Si on y réfléchit, la jeunesse est un thème récurrent dans la House […] qui est une forme musicale relativement jeune, comparé à d’autres. C’est pourquoi la nouvelle de sa mort est choquante. Les stars de cette musique ne devraient pas prendre de rides si rapidement.  Regardez, Vera Lynn est toujours en vie !
Mon premier contact avec la musique de Frankie c’était à 10 ans en jouant à GTA 3. Le jeu possède un choix multiple de radios sur lesquels vous pouvez vous brancher, que vous préfériez le Gangsta Rap, le Dub Reggae etc. Ma station préféré s’appellait SFUR, une radio diffusant des classiques de House entrecoupé de la voix hilarante de l’animateur allemand Hans. Je me souviens encore écouter SFUR en attendant inlassablement que le morceau de Frankie (« Your Love ») passe. L’animateur Hans lançait : Le parrain de la House Music, Heir Frankie, c’est ton amour, prends le avec toi Frankie, je commence à m’élever ». C’est un jeu un peu idiot…

…mais aussi magnifique et extraordinairement riche. SFUR avait une programmation de rêve : Todd Terry, 808 State, Marshall Jefferson, A Guy Called Gerald, Ce Ce Rogers, Maurice, et bien sur Frankie, tout cela génialement ficelé par cet animateur absurde. C’est presque triste que cette radio de fiction eu plus d’impact sur mes gouts musicaux que n’importe quelle autre radio réelle.
Repose en paix Frankie et merci pour tout. »

Tout est dit. Ce commentaire lambda d’un forum quelconque résume tout, tout ce que fut la musique de Frankie. Un éternel émerveillement, qui su réveiller les ardeurs d’une génération américaine négligée, tout en continuant de plaire aux étrangers des années et des années après. Merci infiniment Frankie !

Du son :

 

 

En cadeau :

 

Alia & Dayras. 


[1] La révolte éclate dans un bar de New York, le Stonewall In dans lequel la police effectue une descente le 28 juin 1969 pour contrôler la circulation d’alcool (souvent interdite dans les bars fréquentés par des homosexuels) – la police est expulsée de l’établissement et les clients organisent un siège de plusieurs jours. Cet événement est perçu comme détemrinant dans la lutte pour l’obtention des droits des homosexuels en ce qu’il marque pour la première fois l’usage de la violence pour défendre la cause ; il entrainera à un mouvement de solidarité qui conduira aux premières gays prides et fera émerger les figures principales de la lutte d’émancipation homosexuelle

Crédit photo http://www.residentadvisor.net/feature.aspx?1597

 

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