Il me semblait facile d’adopter le prisme de la mise en abyme au cinéma. Filmer le tournage d’un film devait être une histoire banale. François Truffaut hisse cet exercice au rang d’œuvre d’art dans la Nuit américaine.

La Nuit américaine sort sur les écrans en 1973. On nous conte les passions humaines et les envies divergentes autour d’un tournage, et ce conte est maîtrisé à la perfection. François Truffaut prend le pari d’une mise en abyme totale, il joue lui-même le rôle du réalisateur du film Je vous présente Pamela.

A plusieurs égards, ce long-métrage est un hommage vibrant au septième art, Truffaut cherche à dresser un aperçu de l’arrière-boutique de ces marchands de rêve de l’industrie cinématographique. On observe à travers de nombreux détails les milles et unes astuces qui concourent à l’édifice d’un film. D’une justesse rare, et le ton vibrant, il nous décrit avec humour et passion l’angoisse qui se saisit du réalisateur à mi-chemin.

Cette phrase pourrait provenir d’un simple reportage. Le timbre de Truffaut accompagnant le montage – tendre et mélancolique – qui nous expose les différents acteurs, et bien sûr, la musique de Georges Delerue, transforment cet instant en magie. Jean-Pierre Léaud est aussi fantasque qu’à son habitude, la beauté de Jacqueline Bisset n’a d’égal que sa grâce et Jean-Pierre Aumont se distingue à merveille dans un rôle d’acteur désabusé, mais d’une noblesse d’un autre temps. C’est ce casting fort en gueule qui permettra aussi l’obtention de l’Oscar du meilleur film étranger : on croise aussi Dani ou encore Valentina Cortese. Ainsi, en 1973, certaines stars décadentes de l’opulence des années 50 se décomposent à petit feu, tandis que d’autres ne trouvent pas leur place.

Finalement, il est fait hommage au cinéma d’antan, celui qui disparaît alors peu à peu. L’extravagance subsistante des moyens humains et techniques concorde avec le sentiment qu’une page historique se tourne. La pression des « Américains » et du business s’instille peu à peu, les personnages des producteurs ou du régisseur sont drôlatiques à souhait. Malgré ces obstacles, la fête doit continuer et les états d’âme de chacun n’ont pas de place dans un univers où seul créer le bonheur doit primer. Du moins, c’est ce que pense l’alias de Truffaut, le réalisateur Ferrand.

Au-delà de cette ode à un art et un métier, La Nuit américaine tisse des liens entre les personnes qui le composent, dans le ton de l’époque. Le fictif et le réel s’entremêlent à plusieurs reprises et rendent très attachants les différents personnages. On aime à s’identifier à l’un ou à reconnaître un proche dans l’autre. Sans trop en dévoiler sur la trame, la bande-annonce illustre très bien cet enchevêtrement à qui a vu le film. Elle donnera envie, je l’espère, à ceux qui ne l’ont pas vu.

J’aime à croire en la beauté d’un film lorsqu’il nous livre des petites histoires touchantes et un léger pincement au cœur en quittant les personnages. Le soleil de Nice, le décor des Studios de la Victorine et cet arrière-goût de vacances fixent un cadre estival qui ajoutent à ce vague à l’âme du clap de fin. Certains se complaisent dans ces courts et intenses séjours, d’autres pas. À vous d’en juger.

Matthieu