La frontière est fine entre musique classique et techno. Pourtant seul un virtuose peut se permettre de puiser dans les deux univers sans les abâtardir. C’est ce que fait Francesco Tristano. Avec une facilité déroutante il alterne entre les deux genres sans négliger ni l’un ni l’autre. Ses performances classiques sont toujours plus techno que ce à quoi on aurait pu s’attendre. A l’inverse ses lives techno sont toujours profondément empreints d’éléments classiques.
J’ai eu l’opportunité de le voir en 2013 lors du Sonar et sa performance sur scène reste l’une des heures de musique les plus intenses de ma vie. Le public dansait sur les strapontins, enivré par les notes du virtuose. Le piano accompagné du Kick de l’ordinateur nous transportait progressivement pour aboutir à « The Melody » ; son incroyable de Francesco Tristano, sorti sur le label français infiné en 2008.
Depuis, j’étais en quête d’une nouvelle opportunité pour le voir jouer, mais malgré ses nombreuses représentations il se produisait rarement en France. Habitant Barcelone depuis onze ans, il passe une grande partie de son temps à voyager, pour jouer dans des lieux allant d’une abbaye cistercienne au Berghain. Après une longue attente, j’ai enfin pu le revoir pour sa résidence biannuelle à l’Abbaye de Royaumont (résidence seulement pour l’année 2014). Cette abbaye du XIIIème siècle est depuis 1964 une fondation du musique classique et c’est par ce biais que le pianiste venait pour le deuxième fois faire vibrer les murs de l’antique bâtisse.

Capture d’écran 2014-10-20 à 12.34.41

L’artiste nous y proposait sa revisite de l’œuvre du compositeur Rameau sous le titre « Rameau reloaded », une oeuvre crée au XVIIIème siècle pendant l’apogée de l’époque classique. En voyant le clavecin sur la scène, j’ai cru que le pianiste allait cette fois rester dans les limites de la musique classique. Cependant, au fil du concert, son ordinateur s’est mis à rajouter des nappes électroniques à l’œuvre de Rameau, donnant une dimension mystique aux notes. Repassant du clavecin au piano, il alternait des partitions purement classiques, avec des compositions à cheval entre les genres. Durant la dernière demi heure, l’artiste a mêlé piano et clavecin, et les coupla petit à petit à une puissante ligne de basse électronique. On assiste alors à une scène hors du temps où le clavecin se retrouve porté par des basses des plus modernes.
L’alliage est des plus hétéroclites que l’on puisse imaginer, c’est un anachronisme inégalable. Pourtant le mélange se fait. Le public d’une soixantainaine d’années tout d’abord dubitatif, se laisse peu à peu conquérir. L’œuvre originellement classique se fait adopter par le public sous sa forme la plus moderne.
Après près d’une heure, Francesco Tristano semble s’arrêter. On s’attend à la fin du concert, mais finalement il se relève et se met à se servir de son piano comme d’un instrument à percussion. Il ne touche plus les notes mais frappe directement les cordes apparentes du piano à queue. Il finit son concert debout en frappant des mains dans un style proche du Tango, puis s’arrête sous les ovations d’un public conquis.

Capture d’écran 2014-10-20 à 12.35.16

A la suite de son concert j’ai pu lui poser quelques questions pour High Five Magazine. L’interview était plutôt informelle et avait pour but premier de satisfaire la curiosité que peut susciter le mode de vie d’un tel artiste.

 Notre premier sujet de discussion porta sur le Berghain. Francesco Tristano y avait joué dans la semaine. Il a donc pu m’expliquer quel genre d’atmosphère il y a dans ce lieu un mardi soir pour un concert de musique classique. Apparemment l’ambiance est assez bon enfant quoi que hétéroclite. Certaines personnes viennent y écouter du classique en sortant du travail, et cohabitent avec la faune habituelle du Berghain qui vient assister elle aussi au concert avant de continuer sur la musique électronique pour le reste de la nuit.
Puis nous avons dévié sur sa formation musicale et ses débuts dans la techno. C’est à la Julliard School de New York que Tristano a suivi sa formation la plus poussée. C’est de cette période qu’il tient ses solides acquis de règles et techniques musicales. Mais conjointement à ses études, le jeune luxembourgeois occupait ses longues soirées d’expatrié à s’entrainer dans les studios de l’école sur divers claviers. Sa capacité à alterner entre le classique et la techno est donc née de cette époque où il occupait une vie polarisée entre sa formation classique le jour et ses expérimentations techno la nuit.
Son talent et cette connaissance des règles formelles lui permettent aujourd’hui de composer ces mélodies si hors du commun. Cependant le talent n’existe pas sans le travail. Il prépare donc pendant plusieurs mois ses concerts. La représentation à Royaumont lui a d’ailleurs pris environ un an à préparer, car il a dû se réapproprier le clavecin. Il ne s’était en effet pas produit sur cet instrument depuis 2001.

Cette époque a aussi formé ses goûts musicaux, puisqu’il a longuement écouté le travail des génies du moment: les français Daft Punk. Si aujourd’hui il écoute surtout de la musique Baroque, il affirme aussi écouter beaucoup de Techno et de musique du monde entier (Afrique, Amérique Latine). Cependant, alternant entre une vie artistique et familiale très prenante, il n’a plus beaucoup le temps de sortir en soirée malgré son attrait pour ce type de son et ses nombreuses collaborations avec des artistes issus du milieu comme Agoria, Moritz Von Oswald et Carl Craig.
A l’époque où il se formait, le natif de Détroit Carl Craig jouait déjà dans les clubs de la capitale. C’est à cette occasion que Francesco le rencontre au  cours d’une soirée où il se rendait en tant que simple spectateur. Après plusieurs échanges entre le mastodonte de Détroit et le jeune luxembourgeois, a été finalisé un projet auquel s’est rajouté une autre grande personnalité, Moritz Von Oswald. Elle a permis de mettre en place des concerts combinés entre les trois artistes que je vous invite tous à regarder. On y retrouve la puissance de la techno de Détroit, la mélodie du piano de Tristano et la dimension cosmique des sonorités créées par Moritz Von Oswald. De ces rencontres vont naitre certaines des productions les plus intéressantes des années 2000, comme l’EP « The Melody » sortie conjointement avec Carl Craig, ou l’album Auricle/Bio/on produit avec Moritz Von Oswald.

Malgré un CV bien rempli, que ce soit avec son ancien groupe Aufgang ou en individuel, Tristano ne s’arrête pas. Sa vie est aujourd’hui à Barcelone où se trouvent ses proches dont certains vous seront familiers, comme Guti ou Luciano. Son emploi du temps est chargée avec environ 120 dates à l’année. Egal à lui même, il a de plus de nombreux projets en cours, alternant toujours entre musique classique et Techno. A ce titre attendez vous  à une sortie prochainement sur le Label allemand Get Physical.

SMF,
envoyé spécial d’High Five Magazine.

En cadeau, le concert filmé par Culturebox et produit par Cinétévé

En second cadeau :

Articles similaires