Le « Mur de son » n’est pas un délire hardstyle-proto-rave consistant à poser une forteresse de haut-parleurs.
Qu’à cela ne tienne, c’est une technique de production des années 60 chère à Phil Spector et développée par lui-même, assez obsolète mais terriblement attendrissante.

La puce me vint à l’oreille en écoutant ce type du New Jersey, qui hurle un peu trop, mais qu’on apprécie beaucoup Bruce Springsteen.
Le morceau Born To Run, énergique à souhait, dégageait une impression de puissance sonore pharaonique en soutien de la voix du Boss, sans sonner désagréablement la surenchère.

L’outil Internet m’amena au wall of sound, et à ce valeureux dérangée qu’est Phil Spector, déjà rencontré dans diverses biographies concernant les Beatles.

Un petit aperçu du personnage n’est ni inintéressant, ni inutile pour comprendre cette folie des grandeurs que constitue le wall of sound. En fait, on pourrait commencer par la fin, c’est-à-dire aujourd’hui, et vous informer qu’il purge une peine amicale de 19 années de prison pour l’homicide involontaire d’une pulpeuse ancienne actrice de série B, reconvertie en hôtesse.
Ca sent bon le motel, la poudre de balle et les burgers : longue vie aux Etats-Unis.

Néanmoins, avant de dégénérer sérieusement tout au long de sa vie, Phil Spector fut un compositeur talentueux, et un producteur surdoué. On parle de l’un des plus jeunes dirigeants de label au début des années 60, dépassant à peine la vingtaine.
Autant vous dire que monter un label passé seulement ses vingt premiers printemps était une montagne encore plus haute que celle à gravir de nos jours.
Commencer à faire chauffer la planche à billets, et rencontrer un succès inégalé était encore moins évident.
Cette époque fantastique marque un tournant dans la pop américaine, aux confluents de la musique blanche et de la musique noire qui s’observent, et se font du rentre-dedans, alors que le rock ‘n’ roll pointe le bout de son nez au milieu.
Les Righteous Brothers chantent de la soul, et Ray Charles revisite la country.

Le parti pris de Phil Spector vise à utiliser une orchestration baroque pour des motifs sonores blues et pop, sur lesquelles se greffent des chœurs dans la pure tradition afro-américaine.
Il cartonne avec ses girls-band que sont les Ronettes et les Crystals. Au-delà des mélodies fantastiques et entraînantes composées en partie par Spector lui-même, et les voix magnifiques, c’est bien le wall of sound qui caractérise un certain succès.
La voix n’est en fait jamais absorbée par le fond sonore galopant de ses ambiances titanesques.
Celui-ci voulait véritablement que ses hits giclent des radios monophoniques de l’époque, apportant un contraste saisissant en comparaison des autres productions.
Le wall of sound c’est en fait l’indistinction entre la ou les voix et l’instrumental, comme un bloc monolithique.

On peut résumer le mécanisme comme la diffusion de l’enregistrement dans une chambre d’écho, dont on réenregistre le signal dans un micro unique.
Ce qui peut apparaître simple nécessitait toutefois une maestria inégalée et la parfaite oreille du producteur.

La profondeur et l’écho apportés par cette technique apporteront de brillants succès au label Philles.
Ces compositions pop au son ultra-clean envahissent les ondes entre 1961 et 1966.

Spector est alors richissime et vise son chef d’œuvre ultime, il convoque une assemblée de musiciens et un budget pharamineux.
Le producteur mise sur Ike et Tina Turner dans« River Deep, Mountain High ».
On arrive alors au bout du wall of sound selon Spector, mais certains passages sont franchement inaudibles à mon goût.
En fait, la technique fut tellement au point que le mauvais goût finit par supplanter tout le reste, à tel point on se sent invincible.
Irréprochable dans sa production, « River Deep, Mountain High » n’atteint « que » les bas-fonds du Top 100 américain, dégoûtant le mégalomane Spector de la musique pour un temps.

D’autres génies seront inspirés par cette profondeur de champ, comme Brian Wilson et ses Beach Boys.
En 1966, l’album Pet Sounds est une référence absolue en la matière, d’une clairvoyance divine.
On avait alors jamais entendu des voix aussi bien enregistrées et dynamiques, avec des harmonies musicales si complexes dans la musique pop.

Peu à peu la technologie ne nécessitera plus l’utilisation du wall of sound en tant que tel, mais l’ami Phil continuera à sévir sur les différentes plages radiophoniques, produisant tour à tour John Lennon, George Harrison, voir même les Ramones (réussissant à refourguer à ces chiens fous du punk une chanson des Ronettes).
McCartney l’accusera aussi dans une fameuse lettre (à tort ?) d’avoir salopé le travail des Beatles sur Let It Be, ajoutant des instruments à corde et autres overdubs à foison.

On ne peut toutefois que remercier de tels pionniers, cherchant inexorablement le futur de la science musicale.
Même si la vocation de notre créateur du wall of sound était tout sauf philanthropique, mais gavée d’une ambition personnelle démesurée, prête à phagocyter ses propres artistes.

Matthieu

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