Une grande partie du monde a placé un visage sur le groupe Chic en 2013. Nile Rodgers venait de sortir un hit planétaire avec Daft Punk, entretemps il a organisé le retour d’une légende disco

Chic est un pilier de la disco, cette musique où la section rythmique y tient le rôle principal. Il est intéressant d’observer le paysage musical de l’éclosion artistique du groupe. Les Etats-Unis baignent depuis une quinzaine d’années dans le rock et la soul  : les artistes afro-américains s’émancipent encore et les blancs marchent toujours sur les traces d’Elvis Presley. Sauf que le rock énergique des débuts tend à laisser sa nervosité au profit d’une musique progressive et planante – comme celle défendue par Pink Floyd et Wish You Were Here (1975). À la croisée de ces chemins, et à l’émergence des discothèques, un nouveau style apparaît – Chic en sera l’un, si ce n’est le, des principaux instigateurs.

Nile Rodgers à la guitare et Bernard Edwards à la basse fondent un premier groupe en 1976. Chic suivra quelques années plus tard, avec le recrutement de Tony Thompson à la batterie. Accompagnés éternellement de chanteuses de renom et de talent, leur longue liste nous autorise à considérer ce trio rythmique comme le cœur de Chic. Le travail fourni fut une source d’influence jamais tarie pour les générations futures : la disco elle-même, le rap et la house – voire le funk.

Les mélodies de Rodgers et Edwards sont des hymnes intemporels. On ne sait pas lequel proposer en premier – mais c’est peut-être « Le Freak » (1978) qui remporte la mise de la célébrité, samplé plus de soixante-dix fois depuis sa sortie[1]. Deuxième album : une guitare aux accents funk et un riff qui tourne sur une basse qui roucoule et ronronne, la charleston de la batterie sur les contretemps et des refrains catchy. La recette est déjà en place depuis un an seulement.

Un bref retour en arrière nous permet de désosser davantage le style du groupe – qui disposait fatalement de moins de moyens sur son premier album Chic (1977). A l’écoute de « Dance, Dance, Dance (Yowsah, Yowsah, Yowsah)« , on relève le même cocktail détonnant. Notez que les violons et les cuivres font déjà leur apparition avec leur couleur « boule à facettes » toute particulière. Le chef d’œuvre absolu de Chic – Nile Rodgers lui-même le concède[2] – sort : « Everybody Dance« . La ligne de basse est injouable, Alfa Anderson donne toute la mesure de son talent pour un résultat mystique. Assumé pop rock sur les couplets, ce morceau est une ode à la joie et au bonheur. Un appel à se trémousser gentiment et sans complexes. Il ravira les dancings de la Terre entière.

Les premiers DJ passent en boucle les vinyles de Chic en boîte, et les succès s’enchaînent sur les deux albums C’est chic (1978) et Risqué (1979) : citons « I Want Your Love » et ses cloches tubulaires, ou encore « My Forbidden Lover« . De classique en classique, c’est inévitablement le sampling qui s’empare de la jeune œuvre de Chic. Bien que Nile Rodgers et Bernard Edwards n’aient – semble-t-il – pas réellement apprécié la surprise[3], « Rapper’s Delight » sort en 1979 reprenant l’instrumental de « Good Times » deux mois à peine après sa sortie. Qui peut franchement se targuer d’être à l’origine d’un genre musical ? Très peu de gens.

Les gammes de Bernard Edwards enchantent la texture musicale de Chic, et ses lignes de basse inspirent même Queen l’année suivante et John Deacon sur « Another One Bites the Dust« . La signature est installée, et l’Amérique mercantile ne tarde pas à proposer à ces talents bruts d’écrire pour les Rolling Stones et autres légendes vivantes. Ce n’est pas compter sur le challenger Nile Rodgers qui réclame à Atlantic Records des petits nouveaux à faire décoller – au lieu de se frotter à des mastodontes qui écraseraient leurs talents de compositeurs.[2]

Cette recherche de reconnaissance au début d’une jeune carrière sera largement récompensée par le tonitruant album We Are Family des Sister Sledge. Rodgers et Edwards sont à la baguette du début à la fin, en parallèle des sessions d’enregistrement de C’est chic. Sortent alors des monuments disco : « We Are Family« , « He’s the Greatest Dancer » ou encore « Thinking of You« . Le début des années 80 coïncide également avec une certaine lassitude à l’égard des artistes formés à l’école de la Motown Records, dont font partie les Sister Sledge notamment. Chic redonne de l’élan à une génération entière de voix talentueuses, comme Diana Ross et son album diana (1980) : « Upside Down » et « I’m Coming Out » pour les plus célèbres. La brèche disco est ouverte, c’est le début d’un succès et d’une fin prématurée. La soupe va envahir le genre musical.

L’activité de producteur de Nile Rodgers prend alors une part plus épaisse, et la carrière de Chic pique quelque peu du nez commercialement. La fanbase reste solide et le groupe prend un tour un peu plus funk, intégrant des synthétiseurs à son art. La bande-son du film Soup for One est réalisée, et le titre éponyme vous rappellera certainement « Lady » de Modjo. Le dernier album Believer paraît en 1983, et « You Are Beautiful » illustre ledit tournant.

Un retour fracassant, avec une série de concerts et un album, survient en 1992. Le Live At the Budokan au Japon est enregistré en 1996, mais le lendemain de cette prestation d’anthologie Bernard Edwards décède. Sans le bassiste emblématique, Chic se nomme désormais officiellement Chic featuring Nile Rodgers. C’est sous cette appellation que sortira à l’été 2015 It’s About Time.

Le premier single « I’ll Be There » est déjà disponible : la guitare funk est de retour, les voix également et le rythme endiablé de Tony Thompson laisse place à la boîte à rythmes un peu plus mécanique des Martinez Brothers. Mais l’effet rafraîchissant est là : un coup de fouet de disco au milieu des torrents bruyants du Top 50 actuel est toujours bon à prendre. Est-ce que Nile Rodgers a pris conscience du pouvoir de ses accords magiques grâce à « Get Lucky » ? Reprenant des enregistrements non exploités comme base de travail, il a convoqué un certain nombre de guest stars soit effrayantes – Miley Cyrus – soit rassurantes – Chaka Khan[4]. Quoiqu’il en soit, on attend avec impatience cet album. Éduquez nos têtes blondes biberonnées aux plate-formes de streaming, vendez-leur de la chaleur et une bonne dose de groove.

On compte sur Monsieur Rodgers pour ne pas nous décevoir, de toute façon s’il nous ressort quelques pépites des tiroirs comme la face B « Back in the Old School » enregistrée en 1980 : on dit oui.

Chic Color

Matthieu

[1] http://www.whosampled.com/Chic/Le-Freak/

[2] https://www.youtube.com/watch?v=anU_S8lfHNo

[3] https://www.youtube.com/watch?v=t-SCGNOieBI&feature=related

[4] http://www.bbc.com/news/entertainment-arts-31923237

 

 

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