Pour moi, les lectures d’été sont un moment délicieux où l’on se plonge sans timidité dans des lectures gigantesques. Ainsi m’est tombé dans les mains ce recueil imposant, conseillé au détour d’un passage chez nos confrères de La Conjuration. Tours de France : chroniques de l’Équipe (1954 – 1982), d’Antoine Blondin. Magnifique somme des papiers fabuleux où l’écrivain, des années durant, transporta ses lecteurs au coeur du plus grand événement cycliste. Grand soulard, passioné de sport, observateur du cyclisme, ses écrits rassemblent tout cela, et un peu plus encore. Ajoutons l’amour des paysages français, le gout des petits gestes – ceux du peloton comme ceux de l’équipe – et un certain récit des jouteurs inconnus.
Oh pas besoin d’aimer la petite reine pour lire cela. Non vraiment. On a que faire des montées et descentes, des attaques et des lâchés, non, pas besoin d’aimer le vélo pour cela. On n’a qu’a se laisser porter par ce style inimitable, qui donna plusieurs chefs d’oeuvres ( L’Europe buissonnière, Un singe en hiver).
Pas convaincu pour un sous, jugez-vous même ce passage triste, où Blondin raconte la voiture-balai, hantise des coureurs : 
Le balai est cette camionette sinistre, hérisée par dérision d’un plumeau de jonc symbolique, où deux personnages d’une jovialité déplacée recueillent les coureurs désemparés qui renoncent à poursuivre la course. Elle ferme la marche du cortège et les gens se la montrent du doigt avec une curiosité mêlée de consternation, car elle marque la fin du spectacle. Après elle, la route est rendue au tout-venant et une escorte assez disparate se renferme sur ses roues arrières, accompagnant le calvaire de ceux qui abandonnent d’une fanfare putôt incongrue. Ainsi le concurrent à la dérive, avant même que de renfiler son complet veston, jouit-il des premisces d’une vie civile, qui doit lui paraître singulièrement déprimante. Semé par le peloton, négligé par les suiveurs, dépassé par les atardés, il a longuement réfléchit sur la décision à prendre, et tandis qu’il roulait de moins en moins vite, confinant dans le sillage de sa solitude le camion-balai, patient et sur de soi, peut-être a t-il cru lire sur le visage de ceux qui guettaient une proie certaine que la plaisanterie avait assez duré. Alors, il a mis pied à terre, il a retiré le calicot qu’il porte frappé d’un numéro sur son dos et l’a tendu à ses persécuteurs bienfaisants comme un ticket de vesitaire : 
” messieurs, je vais me rhabiller !” 
Mais les déserteurs ne se rhabillent pas aussi facilement. Il ne leur est pas consenti de retourner à l’anonymat par des chemins de traverse, de s’engloutir dans la masse, il faut d’abord les démobiliser. 
Tout au plus jette t-on une couverture modique sur leurs épaules frissonantes avant de les pousser dans le caisson de la voiture. L’intérieur de celle-ci évoque le fourgon cellulaire, et sent les soirs de rafle, la poisse, l’ombre moite. Fatalitas, auquel l’embrocation et la boue font d’inquiétant tatoutages, se laisse aller sur un petit banc frustre, les mains entre les jambes ou la tête dans les mains. Désormais, il ne connaîtra plus des visages et des paysages que l’écho lointain, l’écume bruissante, aux flancs de la camionnette. Son vélo fixé à un crochet, ressemble dans le demi-jour, à un chevalet de torture. Dans chaînes pendent. Un seau tinte à ses pieds. L’équipage roule à trente à l’heure. On a tout le temps de méditer sur son sort quand on est sur la paille humide du balai (…)
Antoine Blondin Tours de France : Chroniques de l’Équipe 1954 – 1982, chez La Table Ronde.
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On ne saurait vous encourager l’achat de ce magnifique pavé.
Photographie : Antoine Blondin aux Jeux Olympiques de Tokyo, 1964. ©BNF.
Bout de lecture choisi par Dayras.