A l’occasion de la sortie d’Exhibitionist 2 de Jeff Mills, un documentaire consacré à l’art du DJing, High Five Magazine revient sur la technique désormais bien connue du DJ de Détroit à travers le témoignage de plusieurs acteurs des musiques électroniques. 

Jeff Mills n’est plus à présenter. Légende de Détroit, il est un virtuose des platines depuis son plus jeune âge, un des rares DJs que l’on pourrait qualifier de génie tant son parcours est brillant et varié. De la radio black de Détroit où il passait Public Enemy aux ors du Louvre où il avait carte blanche cette année et s’est notamment offert l’aide du pianiste Mikhaïl Rudy, sur fond d’archives inédites de l’Enfer de Clouzot, Jeff Mills parcourt les cultures toujours en quête de création artistique nouvelle. A l’image d’un Miles Davis qui n’a cessé de réinventer le jazz, Jeff Mills ne cesse de réfléchir au futur, élément intrinsèque de la techno, et de repenser le genre musical en le déplaçant hors de ses carcans habituels (voir sa bio dans notre dossier consacré à l’artiste disponible ici).

Exhibitionist 2 s’inscrit dans cette démarche artistique et a pour vocation de traiter de l’art du DJing tout en popularisant la discipline en l’offrant au regard de tous, et non plus seulement aux clubbers et initiés. Pour l’occasion, nous avons demandé à plusieurs acteurs des musiques électroniques de nous parler de la technique de Mills et des souvenirs qu’ils pourraient en avoir. Mais d’abord un extrait de l’ouvrage Techno Rebels de Dan Sicko. Nous demandions à John Collins d’Underground Resistance son avis sur Jeff Mills lorsqu’il nous a conseillé de lire ce passage, parfaite introduction à la technique du maître :

« Bien que Mills ait commencé à mixer en 1979 et 1980 – ces deux dernières années de lycée – sa carrière musicale ne fut pas sa priorité jusqu’à la fin de ses études d’architecture. Jeff Mills émerveillait les foules dans tout le sud du Michigan avec ses compétences – de Cheeks, un nightclub sur 8 Mile Road à Détroit, au Nectarine Ballroom à Ann Harbor. John Collins, résident au Cheeks, engagea Mills comme DJ additionnel pour le club. “Quand il auditionna on était complètement bluffés par ses competences et à quel point il était rapide avec ses mains” explique Collins. “Personne n’avait jamais vraiment fait ce qu’il faisait. Je ne pouvais pas en croire mes yeux ni mes oreilles ».
Mills était aussi bien présent en radio, devenant à un moment aussi populaire que Johnson (The Electrifying Mojo) qui lui avait offert une place dans son émission un peu plus tôt. Basé sur son nombre de fan grandissant, il finit par avoir sa propre émission sur la radio de Détroit WDRQ. Il devint alors The Wizard et ne disait jamais un mot, probablement parce que ça aurait été une perte de temps d’antenne, à la place il utilisait ce temps pour préparer plus de musiques. Mills partit de son style de mix hip-hop parfaitement excentrique pour l’appliquer à l’early electro, la new wave, et la house. Comme pour Johnson, rien n’était inaccessible. »

Luke Hess, DJ et producteur de Détroit :

« Tout DJ en herbe ou producteur de techno a été inspiré par la technique de DJing de Jeff Mills d’une manière ou d’une autre – si ce n’est pas directement, ce sera à travers quelqu’un d’autre qui aura lui-même été inspiré par Jeff ou aura écouter ses morceaux. Pour moi ses productions sont la réflexion directe ce qu’il accomplit dans ses DJ sets. Minimaliste et pourtant menaçant, science-fictionnel, froid et pourtant magnifique, expérimental et pourtant fonctionnel – c’est voir le futur, l’art et le son s’accorder parfaitement tous les trois. En superposant de nombreux vinyles en même temps et si rapidement, Mills crée des moments effrénés sur le dance floor qui capture la techno dans sa forme la plus pure – fusionnant dans une inoubliable aventure sonique qui unifie tout autant l’humanité. »

exhibitionist2

Dj Deep, fer de lance de la scène électronique française :

« Pour certains, sa popularité si grande contraste peut-être avec son art si fin, si précis, et peut être sa personnalité si réservée. Je me souviens d’avoir eu le privilège de le rencontrer à plusieurs occasions, dans mes 25 ans de carrière. J’ai toujours été frappé par la délicate attention qu’il me portait, moi qui ne pouvait évidement rien lui apporter.  Et qui ne suis que d’une manière finalement un peu éloignée son élève. Il s’est toujours souvenu d’où et quand étaient mes émissions de radio, et m’a toujours traité comme un « confrère » si j’ose dire, ce qui me touchait beaucoup dans ma jeunesse, d’ailleurs il m’a très souvent envoyé ses disques en promo, ce qui me touchait énormément bien sur!
Et je me souviens d’une anecdote, ou plutôt d’une double anecdote, en 2008, mon ami Filipe Alves le promoteur des soirées De La House et Terrassa (entre autres) m’a permis de réaliser un rêve au Bataclan, organiser une soirée (See the Light) ou Jeff Mills et Joe Claussell joueraient ensemble, je dis bien ensemble et pas en « back 2 back » (je n’aime ni cette expression ni cet exercice forcé, il est difficile d’accorder son violon à un autre à l’improviste). Mes deux idoles ont insisté pour que je « joue » avec eux, et j’ai modestement participé à cette rencontre assez magique, ou l’énergie puissante des drums de Joe Claussell filtrées sur le Cross Over se mêlait au mix subtil et radical de la Techno de Jeff Mills. Ou les improvisations de dernier sur sa TR 909 répondaient au mix de Joe Claussell.
Un an plus tard nous avons réitéré l’expérience au Rex qui a gentiment accepté de jouer le jeu pour sa réouverture de Septembre, et une sorte de synergie s’est mise en place entre les deux artistes, je trouvais que parfois Jeff Mills sur sa TR 909 évoquait plus une musique tribale et originelle alors que Joe Claussell n’hésitait pas à flirter avec la Techno dans sa programmation! »

Anthony Horton, fondateur d’AUX 88 et membre de Scan 7 :

« La technique de Jeff Mills (ou « Millsart ») est essentielle en ce qu’elle reflète le rythme rapide de l’environnement qui nous entoure. Elle est captivante et avant-gardiste, utilisant son imagination, la théorie et sa vision futuriste pour raconter une histoire par le son. En plus du fait qu’il représente l’ambassadeur parfait du genre. »

Mathieu Guillien, auteur du livre La Techno Minimale :

« c’est un musicien qui a un véritable rapport d’instrumentiste à son matériel, aussi bien en tant que DJ qu’en tant que compositeur. Il a toujours privilégié les outils analogiques et la synchronisation MIDI pour le caractère accidenté – pour ne pas dire organique – qu’ils apportent à une musique électronique qui court toujours le risque d’être trop « parfaite ». On le conçoit à juste titre comme un virtuose des platines mais d’après Mike [Banks, co-fondateur d’Underground Resistance avec Jeff Mills] c’est aussi un monteur hors pair. D’ailleurs si on peut avoir parfois l’impression qu’il se répète sur ses dernières productions, c’est aussi parce que c’est l’un des rares producteurs techno a avoir conçu son propre langage, qu’il maîtrise désormais à un degré tel qu’il n’éprouve peut-être plus la nécessité de le renouveler, mais simplement celle d’écrire les nouveaux chapitres de son introspection futuriste. »

Scott Go-Go Gordon, un des premiers DJs de musiques éléctroniques de Détroit dans les années 1970 qui a vu démarrer Jeff Mills :

« Au tout début des années 1980, Jeff était connu en tant que The Wizard et jouait plusieurs fois par nuit sur nos radios locales. Sa manière de jouer plusieurs copies de différentes versions d’un même morceau (et d’en faire du coup son propre morceau), ses mix très rapides (jusqu’à 60 disques par heure), et sa façon de passer des morceaux que vous n’auriez jamais pensé qu’il connaissait étaient vraiment extraordinaire. Il incorporait différents genres dans ses sets : house, disco, rap, funk, hip-hop, techno – vraiment tout – et il le faisait brillamment et sans effort. En tant que jeune DJ à l’époque, j’ai été beaucoup inspiré par Jeff, il m’a permis de voir un autre niveau et une forme d’art que j’ai immédiatement su qu’il fallait que j’incorpore dans mon style. Que Jeff soit où il en est aujourd’hui n’est vraiment pas une surprise ».

Retrouvez le documentaire (2 DVD & 1 CD)  lors de sa sortie mondiale le 25 septembre sur Axisrecords.com ainsi que 3 EP Vinyles conçus pour Exhibitionist 2.

Menu du documentaire:
Exhibitionist Mix 1 part 1 / part 2 (Filmé sous quatre angles différents) (20’each) !
Exhibitionist Mix 2 featuring Skeeto Valdez (13’14”)
Exhibitionist Mix 3 TR-909 workout (Filmé sous deux angles différents) (11’06”) !
Exhibitionist Studio Mix (46’43”) (Avec les commentaires de Jeff Mills)
Orion Transmission Mix featuring Pierre Lockett (45’02”)

Alia.

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