L’édition parisienne du festival des Siestes électroniques, qui a lieu chaque dimanche de juillet et le premier dimanche d’août au théâtre de verdure du quai Branly, se démarque par sa programmation pointue et éclectique, qui a déjà fait la réputation de l’édition toulousaine, mais surtout par l’usage des fonds ethnomusicologiques du musée. Afin que les artistes invités puissent se repérer dans cette immense collection, l’une des plus importantes au monde, le festival et le musée ont fait appel à Renaud Brizard. Jeune ethnomusicologue de 27 ans, il guide les musiciens à travers les quelques 6000 disques et enregistrements du fonds sonore, afin de les orienter dans leur recherche et les assister dans la création de leur projet.  

Nous avons eu le plaisir de rencontrer autour d’un café la « caution ethnomusicologique » du festival, tel qu’il se définit avec humour, pour discuter de son métier, de son rôle au sein du festival et de sa relation avec les artistes.

Bonjour Renaud, commençons par ton activité au sein des Siestes électroniques. Comment en es-tu venu à collaborer avec eux, est-ce un travail à plein temps ?

En fait, je suis ethnomusicologue de formation, et mon activité principale est un travail d’ingénieur d’études pour un projet commun entre la Bibliothèque nationale de France, le musée du quai Branly et le laboratoire ethnomusicologique de Paris X, où j’ai fait mes études. Je travaille entre autres sur la description des instruments traditionnels du monde, notamment ceux de la collection du quai Branly. Je consultais déjà les collections du musée lorsque j’étais étudiant, et je continue à enrichir ma connaissance de ces fonds en travaillant sur les instruments, ce qui m’est très utile pour les Siestes. Cela fait 4 ans que je travaille avec eux, j’ai été engagé pour guider les artistes dans les collections ; je fais un peu le lien entre le Musée, les organisateurs du festival et les musiciens.

Est-ce un suivi tout au long du processus de création des artistes ? Comment cela s’organise-t-il ?

De mon côté, tout commence par un échange de mails avec les artistes, aux alentours de février pour l’édition de juillet. Ils m’expliquent ce qui les intéresse, ce qu’ils recherchent ; ça peut être des régions du monde, des types de sons comme des voix, des bourdons ou des polyphonies.  Lorsqu’ils se plongent dans le fonds, certains savent déjà très bien ce qu’ils veulent, d’autres moins. Pour ma part, je connais bien le lieu, le catalogue, la manière de mener des recherches, et avec le temps je commence à savoir ce qu’on a ; quand on me parle d’un pays, je sais à peu près quelle quantité de disques on possède, quels labels, quel type de musique…

Nous organisons une première rencontre à la médiathèque, où les musiciens peuvent écouter les CDs qui les intéressent. Exceptionnellement, ils obtiennent le droit de copier les enregistrements qui les intéressent afin de pouvoir travailler avec ensuite. Suite à cette première visite, l’échange continue, je les oriente parfois, mais ce sont eux qui font leurs propres recherches. Certains reviennent à la médiathèque, d’autres non. Après, les musiciens ont carte blanche, ils peuvent faire ce qu’ils veulent, à condition que cela dure environ 1h et reste quand même un peu dans l’esprit d’une sieste.

En complément, je rédige les feuillets explicatifs distribués au public le jour de la performance, en essayant de mettre en valeur les sources et la démarche des artistes. Je m’occupe aussi des contenus bonus accessibles via la newsletter du Quai Branly, comme la discographie ayant servi à la performance des artistes, ou des livres autour des musiques avec lesquelles ils ont travaillé.

Tu mentionnes une discographie et des CDs ; concrètement, quelle est la forme de cette collection ?

Elle est constituée essentiellement de disques CD, du matériel édité. Le musée est le seul en Europe, voire peut-être au monde, à avoir une collection aussi dense. Il y a aussi des documents plus anciens, comme des vinyles ou des cassettes. Le Quai Branly a aussi une politique d’acquisition qui permet d’enrichir le fond, notamment par des dons. Enfin, il y a des enregistrements exclusifs ramenés par des chercheurs, ce sont des fonds non édités. Les conditions d’accès sont parfois plus strictes, car il s’agit de matériaux particuliers. Il y a par exemple des musiques rituelles dont nous possédons les enregistrements mais que nous nous sommes engagés à ne pas diffuser. Tous les concerts qui ont lieu au musée, dont les Siestes, sont aussi ajoutés à la collection. Tout le catalogue est consultable en ligne, mais les enregistrements ne sont souvent écoutables qu’à des fins de recherche.

Lorsque l’on parle des Siestes à Paris, le terme d’ethnomusicologie revient souvent, mais nous n’en avons pas nécessairement une définition précise. Pourrais-tu nous donner une description claire de cette discipline ?

Il s’agit, comme l’on peut s’en douter, d’une discipline au croisement de l’ethnologie et de la musicologie. Cela consiste à la fois à décrire des musiques d’un point de vue scientifique – les gammes, les échelles -, tout en prenant en compte l’aspect ethnologique, savoir ce qu’une musique dit de sa société, de sa religion, de son organisation sociale. Par exemple, les polyphonies chez les Pygmées présentent une structure que l’on retrouve dans leur organisation sociale. Mais nous ne nous intéressons pas seulement aux musiques anciennes et traditionnelles non occidentales, comme on peut avoir tendance à le croire. Il y notamment des chercheurs qui s’intéressent aux musiques urbaines, aux rave parties ; la musique étant considérée comme un fait social, l’ethnomusicologie s’intéresse à toutes ses formes.

Peut-on dater les débuts de la discipline ?

Le terme s’est fixé dans les années 50/60, mais on peut dater les débuts à la fin du XIXe siècle, avec la création à Vienne en 1899 du premier fonds d’archives sonores dans lequel on retrouve des enregistrements de musique occidentale. C’est arrivé avec les technologies d’enregistrement, en fait.

Pour revenir sur cet aspect humain de l’ethnomusicologie, comment se passent tes rencontres avec les artistes invités des Siestes ?

J’ai l’impression d’avoir le rôle le plus sympa du festival. C’est une relation privilégiée et très positive : la musique étant leur passion comme la mienne, on s’entend tout de suite. D’ailleurs, le projet qu’ils préparent pour les Siestes leur tient souvent à cœur, il y a quelque chose d’assez personnel. Avec Aïsha Devi ou Low Jack par exemple, leurs recherches musicales étaient en rapport avec leurs origines.

Es-tu souvent surpris des performances finales ?

Oui, c’est toujours une grande surprise, et je suis très impatient de voir ce qu’ils vont faire. Je suis les recherches de musiciens, mais jusqu’au moment où ils vont jouer, je ne sais vraiment pas ce qui va en ressortir. Je ne suis pas tenu de venir à chaque Sieste, mais généralement j’y suis toujours.

Que penses-tu du positionnement un peu particulier qu’occupent les Siestes par rapport aux autres festivals parisiens ? Malgré un succès fulgurant, la formule reste très pointue et intimiste, il n’y a pas de volonté de changer l’échelle de l’événement.

Ce que j’aime bien dans ce festival, c’est qu’il invite des musiciens principalement issus de scènes indépendantes, et attire donc un public de curieux et de connaisseurs. Du fait que nous ayons mis en places une liste pour assister à l’évènement chaque dimanche, j’ai l’impression que le public est encore plus attentif ; les gens viennent voir la performance et restent souvent jusqu’au bout. Il me semble aussi qu’il se fidélise, je reconnais souvent des têtes dans la foule.
En faisant travailler les artistes avec les fonds du quai Branly, le festival contribue aussi à leur diffusion, à les faire sortir des murs. Leur approche de création artistique, de réinterprétation des collections est parfaite pour cela. A mon sens, les Siestes proposent à des gens qui connaissent bien les musiques du monde de les redécouvrir, et à ceux qui viennent pour le calme du lieu, d’entendre des sonorités inhabituelles, de se faire une nouvelle idée de ces musiques. Souvent, les artistes évitent les gimmicks ; ils vont éviter de passer du sitar pour l’Inde ou de la cornemuse pour l’Ecosse.

Propos recueillis par Lucien.

Plus d’informations :

– Les Siestes Électroniques

– Le Quai Branly

– L’événement sur Facebook

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