« Quand je présentais mes films au public, je disais : « La grande supériorité de mes films sur ceux des autres, c’est d’être plus courts. » Aujourd’hui encore, je reste partisan du court-métrage. C’est de la sauvagerie d’enfermer quelqu’un, deux ou trois heures pour voir un film » – Man Ray[1]

Voilà, tout est dit ! En dire plus serait pervertir l’esprit du court métrage.

Suit donc, un classement, non par ordre de préférence aucune mais selon une chronologie qui permettra aussi de saisir – par les images elles-mêmes – l’évolution d’un art qui, dès son avènement, n’a cessé de se transformer.

Certaines des vidéos ne sont pas de la plus grande qualité (malheureusement) mais ce sont des documents rares, très difficilement trouvables (légalement ou non). Ceci explique cela.

1 – Le Voyage dans la Lune (1902) – Georges Méliès

Méliès n’est pas l’inventeur du Cinématographe mais il est bien l’homme à l’origine de l’Art cinématographique. Cet ancien artiste illusionniste va s’approprier la caméra au point de définir un art totalement nouveau. Construisant le premier studio en France, il sera par la suite producteur, réalisateur, acteur, décorateur et scénariste de ses films mais également inventeur de nombreux trucages. Avec lui est abandonné le réel pour le réel (cher à Louis Lumière) pour créer des mondes fantastique et imaginaires. Le Voyage dans la Lune est de ceux-là et il faut bien dire, c’est franchement n’importe quoi… Mais génial.
Ici, la mise en scène est encore très théâtrale et d’ailleurs la caméra ne bouge jamais. C’est véritablement du théâtre filmé. Mais bien que le Cinéma fût encore très expérimental, il laissait cependant place à toutes les inventions jamais pensées, sans d’autre limite que celle l’imagination. Chez Méliès, cette limite n’existe pas.

A voir également Hugo Cabret (2011) de Martin Scorsese, un film destiné certes aux jeunes enfants, mais qui reste d’excellente facture car c’est un hommage poignant et authentique à ce pionnier d’exception du 7ème art.

2 – Neigbhors (1920) – Buster Keaton

L’ « homme caoutchouc », l’ « homme qui ne riait jamais », les surnoms sont divers pour désigner le maître du burlesque muet américain. « Vedette » inconstatable de l’ère muette, il tombera dans l’alcoolisme et l’oubli après l’avènement du parlant, n’ayant pas su adapter son jeu et n’ayant pas pris soin de protéger ses droits sur les films dont il était pourtant réalisateur, scénariste et acteur.
Il faut voir ce rythme endiablé, cet athlétisme à toute épreuve, ce génie de créativité à l’état pur, ce fourmillement incroyable d’idées ou cette utilisation complète de l’espace dans lequel il évolue pour pleinement saisir la grandeur du personnage dont le comique n’a certainement pas vieilli d’une ride.

A regarder aussi pour ceux que cela intéresse Le Mécano de la « General » (1926), son long métrage le plus abouti, comportant en plus d’une comique reconstitution de la guerre de Sécession et du « Raid d’Andrews », la cascade la plus chère (25 000 dollars) de toute l’histoire du cinéma muet. Authentiquement exceptionnel !

3 – Jeux des reflets et de la vitesse (1925) – Henri Chomette
Le frère ainé de René Clair, livre un exemple parfait de ce qu’il appelle le « cinéma pur » traduisant un goût très prononcé en faveur de l’ « art pour l’art ». Il pousse ce principe à son extrême avec un cinéma absolument expérimental.
C’est un voyage au cœur du Paris fluviale et ferroviaire des années 20. Que voit-on ? Qu’entend-on ? Que se passe-t-il ? Une expérience… Qui est d’autant plus unique qu’on en voit peu de la sorte au Cinéma.
Un film loin d’être dépourvu d’intérêt donc, qui peut d’ailleurs plaire à certain, dont les noires pupilles ne demanderaient qu’à se perdre dans les méandres d’images à fortes connotations oniriques et surréalistes. A l’appréciation de chacun.

4 – Vivent les Dockers ! (1951) – Robert Ménégoz
Je ne vois pas meilleure description pour ce film que celle donnée par Roger Boussinot dans son Encyclopédie du Cinéma : « Court métrage documentaire d’agitation politique dans la grande tradition du « film militant », réalisé à la demande et avec l’appui des syndicats pour impulser la lutte psychologique contre la guerre du Viêt-nam. Réalisé dans des conditions héroïques et dans la plus totale clandestinité, ce film (qui ne fut jamais présenté qu’à la sauvette, dans des réunions privées) est un chef-d’œuvre du genre. Il a aujourd’hui une irremplaçable valeur de document et l’on sera surpris, quand son interdiction tombera sous le coup de la prescription, de découvrir l’audace et le talent d’un réalisateur de vingt-cinq ans que les conditions économico-politiques de la France ont finalement réduit au silence ».

5 – Le chant du Styrène (1958) – Alain Resnais
Un film incroyablement bien filmé et monté (typique chez Resnais, qui détient – pour l’anecdote – une formation de monteur). Ce film sort en plein âge d’or du court-métrage et en particulier documentaire. Ce film, commandé par le groupe industriel Pechiney, ne manquera pas de vous étonner. Typique Trente Glorieuses.

6 – Film (1965) – Alan Schneider et Samuel Beckett
Un film profondément angoissant, sordide et inquiétant bien qu’il ne montre d’images d’aucune sorte de violence. Tout est dans le jeu de la caméra.

À visionner ici.

On peut voir dans ce film deux histoires. Celle du personnage (fictif) qui refuse de se voir et même de sentir un regard sur sa personne, et celle de l’acteur (réel). Or l’acteur n’est autre que ce sire – cité plus haut – d’une amère et ténébreuse tristesse : Buster Keaton.
En définitive, un film extrêmement émouvant car pratiquement biographique, d’autant plus poignant que la déchéance de l’homme qui, assurément ne riait jamais, se trouva aussi grande qu’éclatant fut son succès. Sombre histoire…

7 – C’était un rendez-vous (1976) – Claude Lelouch
Lelouch, plein gaz, au volant de sa tirlingue à Pantruche, à l’heure où – comme disait l’autre – les travestis vont se raser, les stripteaseuses sont rhabillées… S’il n’y a pas de reflets ici, la vitesse est à coup sûr un jeu dont il se délecte.

À visionner ici.

8 – Foutaises (1989) – Jean-Pierre Jeunet
Un film qui flaire bon la bonne humeur où l’on reconnait déjà la pâte de celui qui réalisera quelques années plus tard Le Fabuleux Destin d’Amélie Poulain (2001).

9 – Omnibus (1992) – Sam Karmann
Un court métrage récompensé plusieurs fois d’un homme de théâtre plutôt que d’écran.
Malheureusement, le film n’est qu’en piètre qualité mais plus que les images, c’est l’histoire ici qui prime… Et largement !

10 – Les Trois Désastres (2013) – Jean-Luc Godard
« L’écriture était un besoin. Oui, l’imprimerie n’était plus qu’une jouissance. Oui, le numérique sera une dictature. »
Un Godard qui fait du Godard fidèle à Godard. Difficile de décrire ce que l’on voit. Hommage au cinéma ? Prévisions futuristes pleines d’anxiété ? Constat désabusé sur un terne monde ? Chacun sera tenté de trouver ce qu’il cherche.

À visionner ici.

Bonus – Ocean Gravity (2014) – Guillaume Néri et Julie Gautier
Pour finir par du très contemporain, voici un très court métrage que j’ai trouvé il y’a peu dans l’infini de l’Internet et dans lequel le quadruple recordman d’apnée en poids constant effectue une prestation exceptionnelle. Garantie sans trucage, les images – capturées par sa tendre en Polynésie Française – dévoilent un océan quasi lunaire pour une incroyable sensation d’immersion et d’envol. C’est du brutal…

 

Vartel Tanemit

[1] Etudes Cinématographiques, Surréalisme est cinéma, 1965