Détroit, fin du XXe siècle. La crise économique a touché de plein fouet la ville, la vidant de ses habitants. Le chômage frappe fort et la jeunesse commence à se perdre dans l’immense terrain vague qu’est devenue la Motor City. Mais la fin des années 70 voit apparaitre un nouveau souffle sur Détroit, et plus particulièrement sur ses ondes radiophoniques.

En 1977, un nouveau programme quotidien de radio tient les auditeurs en haleine, en les faisant voyager dans un drôle de cosmos. Les étoiles laissent place aux claviers et aux synthétiseurs. L’émission Midnight Funk Association voit le jour en avril de cette année, et avec elle une nouvelle façon d’approcher la musique. Officiant aux commandes, l’énigmatique Electrifying Mojo. De lui, on ne connaitra pas grand-chose, si ce n’est son nom et son passé en grandes lignes.

Mais pour comprendre l’imaginaire qui se dégage de Midnight Funk Association, il faut d’abord prendre en compte le décor dans lequel l’émission a pris forme. Nous sommes donc à Détroit, ville fantôme, faite de bâtiments industriels abandonnés et de carcasses de voitures. La jeunesse n’a plus trop d’espoir, si ce n’est s’échapper ou bien rêver. Mais à quoi peuvent donc rêver ces enfants perdus? Grandir entourés de machines donne une certaine idée du futur qui les attend. Le lien entre l’électronique et la Motor City est inévitable, et la technologie, inconsciemment, jouera un grand rôle dans leurs inspirations. En doux rêveurs qu’ils sont, ils guideront doucement leurs chimères vers la science-fiction. Un monde fait de robots, de voyages dans l’espace et le temps, de vitesse et de vaisseaux spatiaux. Une idée commune commence à germer dans ces petites têtes blondes – à l’instar de Sun-Ra quelques années auparavant- celle d’une «philosophie cosmique». Electrifying Mojo fait sienne cette idéologie, et répand sa science dans les oreilles curieuses. Comme le définit Frédéric De Longueau [1] -Dj et consultant en design sonore- lors de sa conférence à l’IFM Paris, l’atmosphère qui se dégage alors est un savant mélange de la culture punk et de la Guerre des Etoiles, sur fond de musique disco.

« I Travel through space and time searching a tiny star in the milky galaxy.
Call Earth.
Then I be attract very shortly I will make my final descent downtown Planet Earth.

Let’s turn the page.
The futur is where your dreams are.
The present is where your power is.
Life is like a book.
And keeping with destiny like a book, you must continue to turn the pages. »

Né en Arkansas, Charles Johnson de son vrai nom, découvre l’utilisation de la radio lors de son service militaire au Vietnam, dans l’Air Force. De retour aux Etats-Unis, il étudie le droit dans le Michigan, tout en animant en parallèle des radios étudiantes. Mais c’est en créant Midnight Funk Association qu’il trouvera sa voie. Durant cinq heures, tous les soirs de la semaine, Electrifying Mojo emmène l’auditeur pour une ballade dans l’espace, dictant ses mantras philosophiques sur fond de Tangerine Dream, George Clinton, Stevie Wonder et Giorgio Moroder.

Propriétaire de l’émission, Johnson avait un droit de regard complet sur ce qui y était diffusé, aussi bien au niveau de la musique et des invités, que des sponsors et publicités. Mais cette liberté n’a pas toujours plu, Johnson se faisant régulièrement viré des radios avec lesquelles il collaborait – WGPR, WJLB, WHYT. Qu’importe, Mojo n’en fait qu’à sa tête et préfère défier les standards classiques en privilégiant l’éclectisme musical, distillant ses pépites sonores çà et là, ne se privant pas de passer des disques en entier, juste pour le plaisir de l’écoute. L’auditoire ne le quitte pas, à l’affût de ses voyages spatio-temporels. En sortant la radio américaine du carcan dans lequel elle s’était empourprée, il fidélisa un public qui pouvait écouter dans un seul et même show des musiques noires et des musiques blanches.

« I was thinking about what the mission of radio should be. I saw all of these different cultures, ethnicities passing by me. I was just standing on the corner watching them. Old people, young people, black people, white people, Native Americans—people from the whole world. I was thinking about how radio stations fight for market share. They look at radio through this narrow prism. I thought about how we might look at things differently. » [2]

Mais si Electrifying Mojo a autant marqué les esprits, ce n’est pas seulement pour son discours sur le cosmos et l’immensité de ce monde. Certes, cette philosophie cosmique concédait de trouver un sens au triste vide qui apparaissait au coin de la fenêtre, mais il permit à une génération de partir à la recherche d’une identité qu’elle ne tardera pas à trouver. Et avec sa programmation musicale, Mister Johnson trouva la bande-son qui illustrera toute une époque. En passant Kraftewrk, Prince, les Clash ou encore Diana Ross, il étonne et intrigue son auditoire, qui ne demandait qu’à dénicher la musique qui éclairerait ce spaceship.

Les sonorités qui sortent des machines, avec leur côté brut et industriel, permettent de voir la Motor City sous un autre angle, comme si ces bruits électroniques répondaient au romantisme caché de ces immeubles en friche. Et elles ne tarderont pas à en influencer plus d’un. La nouvelle scène s’affaire et se met, elle aussi, à trifouiller des boutons et envoyer ses cassettes à Mojo. En axant le segment central de son show sur la découverte des trésors musicaux que cache Détroit, Johnson fait bouger les choses. Il permet à cette scène, cette jeunesse désœuvrée, de se faire entendre. Et grâce à lui, un bon nombre de nos contemporains verront leur carrière lancée. En faisant défiler des artistes plus modernes les uns des autres, de Funkadelic aux Belleville ThreeJuan Atkins, Derrick May et Kevin Saunderson – il donne la parole, dans l’ombre de son studio, à cette nouvelle génération de musiciens.

 

Aujourd’hui, difficile de retrouver la trace de Charles Johnson. Mais il n’a pas quitté pour autant les radios de la Motor City. Midnight Funk Association prit fin dans les années 80, et depuis, le discret personnage est passé de l’autre côté du micro, plume à la main. Et ce n’est pas sans avoir laissé son empreinte. Grâce à sa programmation musicale détonante et extrêmement moderne pour l’époque, Electrifying Mojo a réussi le pari d’importer de nouvelles sonorités aux oreilles de cette génération, en lui faisant connaître un nouveau langage musical. Sans oublier, bien sur, qu’il fît naître la techno de Détroit, telle qu’elle est encore aujourd’hui, brute en étant mélancolique, industrielle tout en restant mélodieuse, et terriblement intemporelle.

 

 

 

Un grand merci au Detroit Sound Conservancy, sans qui ces extraits d’émission ne seraient pas disponibles (voir l’article consacré au DSC disponible en cliquant ici).

[1] le lien de la conférence de Frederic De Longueau sur Electrifying Mojo juste ici

[2] extrait d’une interview d’Electrifying Mojo, réalisée par Vince Patricola pour le DEQ: Detroit Electronic Quarterly (à retrouver juste là)

A lire : (si vous arrivez à mettre la main dessus!)

–  The Mental Machine, de Charles Johnson, sorti en 1995

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