Ce tableau de Degas, peint en 1874, compte parmi les plus connus et les plus admirables du peintre français. Actuellement exposé au Musée des Impressionnistes de Giverny à l’occasion de l’exposition Degas : un peintre impressionniste ?, cette peinturprovoque une réelle expérience émotive et sensorielle. Élément phare de la peinture de la vie moderne chère à Degas, cette scène de répétition transcrit aussi une expérience sur l’ombre et la lumière.

 

La scène montrée est assez simple pour être décrite brièvement : depuis un balcon latéral, peut-être adossé contre le rideau masquant les coulisses, le regardeur observe de jeunes danseuses répétant un ballet sur la scène d’un théâtre ou d’un opéra, sous l’oeil sévère et rigoureux de leur professeur assis sur une chaise retournée. Au premier plan, un groupe de danseuses se préparent à entrer sur scène. Elles resserrent le lacet d’un soulier, desserrent l’accroche d’un collier étouffant, étirent le bras, prêtes à s’élancer. Assise sur son banc, une ballerine se repose hébétée, à l’écart du groupe, part du groupe, comme retenant sa respiration avec l’élan final. Au centre des planches, deux filles voltigent; l’une d’elles s’exerc à la pointe avec une grâce admirable. Derrière elles,  trois autres étoiles vont rejoindre le groupe tandis que le rideau enveloppe deux curieuses filles en tutu venues admirer le ballet dans l’ombre. La scène et les coulisses éludent au trois-quart le reste du théâtre. Tout juste voit-on les loges d’avant-scène, le fossé d’orchestre et le début de la corbeille. Les étages supérieures, les fauteuils d’orchestre, les spectateurs même disparaissent, puisqu’après tout la scène montrée est une répétition. Le moment décrit l’attente d’un groupe, la préparation d’une séquence répétée, la répétition des gestes, bref les secondes prévenant un grand moment, ce que l’on pourrait nommer comme une attente désordonnée.

 

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Degas a longtemps regardé les danseuses, avant que ses yeux ne lui permettent plus un tel plaisir. Ses croquis montrent l’esquisse de jeunes femmes répétant leurs pointes et leurs arabesques. Il arpente les lieux populaires de son époque : cafés-concert, hippodromes, théâtres, salle de répétitions, cirques. Parmi la foule et les gens, il étudie les corps, les chairs étirées et les courbes des dos. Il reproduit chez lui après de nombreuses observations esquissés sur des carnets de croquis. Il s’imprègne des lignes et courbes humaines. Que ce soit l’enveloppe d’une femme nue ou celle à peine déguisée d’une ballerine, la robe perlée de sueur d’un cheval à la course ou la suspension tendue des muscles d’une trapéziste, Degas cherche continuellement à insuffler la modernité du mouvement et de la vitesse à l’oeuvre au XIXe siècle dans le corps humain. En cela, on le range sous l’étiquette de peintre de la vie moderne. Mais c’est oublier une chose.

 

Edgar Degas - Trois danseuses , 1880, pastel et fusain sur papier gris , 45x51cm, collection Paul Rosenberg, Paris

Edgar Degas – Trois danseuses , 1880, pastel et fusain sur papier gris , 45x51cm, collection Paul Rosenberg, Paris

Edgar Degas - Danseuse, vue de dos, les mains sur les hanches, vers 1873, Pinceau, huile et essence

Edgar Degas – Danseuse, vue de dos, les mains sur les hanches, vers 1873, Pinceau, huile et essence

Edgard Degas - Danseuse au bouquet et étude de bras 1879-1880. Fusain

Edgard Degas – Danseuse au bouquet et étude de bras 1879-1880. Fusain

 

Parmi les fascinations que comporte la danse, Degas repère tout particulièrement le mouvement extraordinaire des jambes. Il pense y voir une certaine lumière, jaillissante et unique, produite par la vitesse des mouvements. Pour mieux singulariser la beauté des courbes, comme pour élever le muscle à la marbrure d’une statue, il sublime les corps avec la couleur blanche. Le blanc éblouit, il est pensé comme le réverbère des projecteurs coupant les corps d’une lumière vive. Mais l’usage qu’en fait le peintre dépasse le seul jeu du clair-obscur. La couleur blanche efface la douleur des visages. Elle illumine divinement la pointe de la ballerine pour remonter jusqu’à son tutu. Elle vient à contre-jour du flou des décors pour rehausser l’architecture du théâtre et plonger dans la pénombre les profondeurs de l’arrière-scène. Le blanc fait tout, parfait tout, illumine d’une beauté subtile les pas fragiles et délicats des danseuses arc-boutées. Il vient parfaire le geste, donne l’illusion du mensonge esthétique. Car ces ballerines transpirent, s’arrachent les ongles et la peau pour se hisser du mieux que le peuvent leurs pieds. Ce blanc est une tromperie, un masque devant l’ombre violente du maître attendant le moindre faux-pas. Paul Valéry dans son essai Degas, Danse, Dessin notait avec esprit « [Degas] disait volontiers – et sur le tard le rabâchait – que les Muses jamais ne discutent entre elles. Elles travaillent tout le jour, bien séparées. Le soir venu et la tâche accomplie, s’étant retrouvées, elles dansent : elles ne parlent pas. »

On peut voir, entrevoir et concevoir Degas par ses thèmes. On comprendra alors ses parcours, ses promenades, l’intérêt éveillé qu’il portait aux choses et à son monde. Peut-être boira t-on son absinthe, et jusqu’à lire Verlaine pour vivre sa vie. Mais on peut aussi admirer son traitement de la couleur. Celle-ci vient éclôt au terme d’une recherche esthétique et chromatique pour donner vie, en peinture j’entends, à l’humain. La fin de son oeuvre montre une liberté totale, violente dans l’usage des tons et de la lumière. Au terme d’une longue réflexion peut-être, d’une renoncement sinon, d’un volte-face, d’un rejet, de ce je-ne-sais-quoi de mystérieux qui pousse les artistes à se réinventer, il affranchie son geste et libère sa couleur. Le tables Répétition d’un ballet sur scène n’est encore que le balbutiement merveilleux de sa quête de la couleur.

 

Edgar Degas - Danseuses aux jupes jaunes (détail), 1903, Pastel

Edgar Degas – Danseuses aux jupes jaunes (détail), 1903, Pastel

 

 

Des Races.

Plus d’informations :

Degas, un peintre impressionniste ? au Musée des Impressionnistes de Giverny