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J’ai rendez-vous à Aubervilliers, aux portes de Paris. Jean-Claude, aka Varoslav, m’attend devant une porte blindée, dans la cour intérieure de la Cité 45. Il est venu préparer le pressage de la prochaine sortie vinyle de son label Rue de Plaisance. Mathieu Berthert, du studio MB Mastering, nous accueille devant la deuxième porte, et nous emmène dans son antre sans fenêtre en sous-sol. Il m’explique ce que sont ses machines de travail du son, puis se met au travail. Jean-Claude lui donne sa clé USB, et lui confie le traitement des quatre tracks de ce qui sera la 18ème sortie de son label. De cette clé USB jusqu’au vinyle qu’on trouvera dans quelques mois dans les bacs des disquaires, tout un voyage attend la musique.

« Les basses sont trop grasses, les percussions de derrière n’ont pas assez de relief » analyse Mathieu, avant de s’attaquer au morceau. Il écoute toujours les tracks une première fois, pour comprendre la musique avant de la traiter. Mathieu est ingénieur du son de formation, il est chargé d’amplifier la musique sans en altérer les caractéristiques. La tâche est dure, il ne faut pas que les choix artistiques du producteur ne soient floutés, tout en gardant un réalisme du rendu final en tête. « Ils arrivent avec une version plate du track, moi je lui donne du relief ». Si le producteur de musique est artiste, Mathieu en est la caution pragmatique. Avec une console Maselec qui centralise les autres équipements d’optimisation des niveaux, de conformation et d’EQ, Mathieu transforme le son et en sort une version masterisée prête à être gravée. « Tu peux monter le son ? » demande Jean-Claude, « j’ai besoin d’entendre sur les enceintes pour me rendre compte de la qualité ». Et les quatre tracks de résonner sur l’important système son du studio. Jean-Claude remue frénétiquement les jambes et claque des doigts, la musique fait son effet. Le regard rivé sur les niveaux, Mathieu est lui concentré, et finit avec attention son travail. La version finale des quatre tracks est de retour sur la clé USB de Jean-Claude, qui peut l’envoyer aux artistes pour approbation. « Dès que j’ai leur retour, je t’envoie un sms et on envoie le pressage » dit-il avec un grand sourire à Mathieu.

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« En 2005, on tirait jusqu’à 2.000 copies par sortie »

Le sourire, il peut l’avoir : son label Rue de Plaisance affiche des sorties régulières et des ventes sur la même constance depuis quatre ans. Tout le monde ne peut pas se targuer de cette régularité, le marché étant proie aux cycles et tendances de mode. Jean-Claude reconnaît néanmoins que l’époque, si elle voit un retour certain des galettes noires sur le devant de la scène, n’est pas aussi faste que d’autres. « On ne tire plus autant qu’avant, sinon on a des invendus. La moyenne aujourd’hui pour les labels indépendants, c’est autour de 300/400 copies ». Chris Carrier, DJ et producteur de la scène française depuis plus de quinze ans, se souvient. « Avant, en 2005, on tirait jusqu’à 2.000 copies par sortie. Maintenant, plus personne ne va au dessus des 500 copies pour un premier tirage » explique-t-il dans un coin du studio. En 2005, l’arrivée du digital marque un coup d’arrêt à la production de vinyles dans les musiques électroniques. Ce creux de la vague arrive plus tard que dans les autres styles musicaux en raison de la faible pénétration du CD dans l’électronique. Mais alors que l’on se réjouissait de la constance des vinyles dans les années 1990 – qui allait de pair avec l’explosion de la French Touch – la chute n’en a été que plus forte au milieu des années 2000. « On a réussi à survivre grâce aux producteurs techno, qui n’ont pas arrêté de produire malgré les invendus » analyse Mathieu. Mais ce creux a laissé des traces irréversibles dans la chaine de production du vinyle.

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« Nos machines, on a du les fabriquer nous-mêmes »

Antoine Ollivier et Mickaël Collet se sont lancés dans le vinyle au début de l’année 2015. Avec M’ com Musique, la troisième usine de pressage de vinyles en France, ils entrent dans un marché très fermé. « Le problème aujourd’hui, c’est que toutes les machines de pressage ont été soit rachetées soit détruites par la concurrence, qui n’en voulait plus à l’époque. Nos machines, on a du les fabriquer nous-mêmes » explique Antoine. Il leur faut reconstruire à partir de vidéos Youtube. Et le résultat est là, puisque le chiffre d’affaires de la PME « rentre dans ses prévisions de lancement. Il y a une forte demande oui, sur les petites séries entre 100 et 500 pièces ».Cette baisse drastique de l’intérêt pour le vinyle a eu des conséquences économiques malheureuses. Avec la baisse de production, les usines se sont séparées des machines de pressage. Et celles-ci étant en nombre limité, certaines ont été détruites et jamais reconstruites. Personne ne veut se risquer à relancer la production alors que les commandes normales sont de 500 vinyles aujourd’hui.

« La moyenne, c’est 300. Le maximum qu’on fasse, c’est 500 pièces. Aujourd’hui, les labels préfèrent en fabriquer moins, et être surs de les vendre. Mais pour moi, la tendance est que le vinyle va redevenir un objet de consommation. Il suffit d’aller voir les chiffres de Maplatine.com, vendeur de platines en ligne : ils faisaient 350.000 euros de chiffre d’affaires il y a 7 ans, maintenant c’est autour de 1.500.000 euros »

L’industrie du vinyle est bouchée, les délais sont longs. « Les labels prévoient une sortie, ils commandent le vinyle, et le jour de la sortie d’album, le vinyle n’est pas là ». Sentant l’opportunité, les deux Rennais se sont fixés comme règle d’entreprise de livrer les commandes en cinq semaines. Un beau pari à en juger les délais des autres usines, entre quatre et cinq mois. Cinq semaines donc, pour suivre le même processus de production que les 45 tours d’après-guerre.

La musique prend sa première forme physique avec le cutting

Ce processus va de la gravure du premier vinyle – en laque sur aluminium qui servira à créer la matrice de pressage – à la livraison final au label, macaron et emballages compris. On retrouve Jean-Claude et Mathieu au studio du second, après le mastering de l’EP de Rue de Plaisance. Une fois la version digitale validée par les artistes, le cutting peut commencer. Sur une machine Neumann VMS 80, Mathieu grave la musique sur un disque spécial. Celui-ci est en aluminium et recouvert d’une couche de laque, permettant d’un côté au sillon d’être plus précis mais de l’autre rendant cette première gravure fragile – la laque est un support plus instable que le métal, l’autre méthode de gravure. La musique prend sa première forme physique avec le cutting, avant de partir pour la galvanoplastie. Derrière ce nom barbare se cache la création d’un moule négatif, qui servira à l’usine pour presser en grand nombre les futurs vinyles. Le disque en laque est plongé dans un bain de nickel, lequel nickel va s’accrocher sur le disque et créer un « négatif ». À celui-là suivra un nouveau bain de nickel pour créer une nouvelle couche sur le négatif, en argent cette fois, qui fera ressortir les sillons plus distinctement en négatif. La matrice argentée est prête à être utilisée en usine. Cette matrice est apposée aux graveuses, et le travail à la chaine peut commencer. Le pressage sur les plaques de PVC, comme on appelle vulgairement le processus complet de création du vinyle, débute. Ces plaques en plastique, vinyles en devenir, l’usine utilise une autre machine pour les créer. « On a une machine qui chauffe la matière première, qui en fait une pâte. La pâte va dans le moule, qui la chauffe puis la refroidit. On doit la recouper ensuite, car elle déborde du moule, elle est plus étalée que la taille traditionnelle » explique Antoine Ollivier.

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Neumann VMS 80, machine utilisée pour le premier gravage sur laque

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Il ne reste à l’usine qu’à apposer un macaron sur la partie centrale du vinyle

Une fois pressé, le vinyle est prêt pour atterrir dans les bacs des disquaires. Il ne reste à l’usine qu’à apposer un macaron sur la partie centrale du vinyle, avant de l’emballer dans une pochette sur laquelle les visuels finaux ont été imprimés. Les séries partent en camion, et seront vite distribuées aux disquaires ou grandes surfaces sélectionnés par le label ou la major. Coût final de l’opération ? Toutes les étapes physiques comprises, de la gravure sur laque au macaron final, le vinyle revient chez M Com’ Musique à 7.95 euros l’unité pour un tirage de 300 vinyles. À cela, il faudra ajouter un mastering de la musique, plus ou moins cher selon la qualité et le type de musique. Et, selon les distributeurs, physiques en grandes surfaces, en disquaire ou sur Internet sur les plateformes de vente en ligne, une marge du distributeur. À voir les premiers prix autour des dix euros, la marge semble infime et le marché peu rentable pour les artistes. Et s’il faut ajouter à cela les invendus qui imposent un constant flux tendu dans les décisions d’investir dans la galette noire, on ne peut que se réjouir que certains aient persisté à presser pour l’amour de l’objet, à une époque où tout le monde le donnait pour mort. Comme quoi, la techno peut bien mériter d’être dans la lumière aujourd’hui, après avoir été un acteur de l’ombre de la galette noire durant le creux de la vague des années 2005.

Crédits photo : AH.

Nous remercions chaleureusement Mathieu Berthet du studio MB Mastering, Antoine Ollivier de l’usine M Com’ Musique, et Jean Claude Catel aka Varoslav du label parisien Rue de Plaisance. Vous pouvez les retrouver respectivement sur leurs pages Facebook pour suivre leur activité, et nous sur la nôtre pour de l’actualité musicale.

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