Critique en deux parties du film américain Détroit sorti en octobre dernier, qui raconte l’épisode sanglant de l’Algiers Motel, lors des émeutes de 1967 qui eurent lieu dans la ville. Cette première partie s’intéresse à la réception du film en France et aux Etats-Unis, où la réalisatrice Kathryn Bigelow et l’équipe du film ont essuyé de nombreuses critiques qui n’ont trouvé que peu d’écho dans la société française. Une seconde partie délivrera une critique du film en lui-même. 

Detroit est un film qui a déçu et choqué dans son pays d’origine. S’il a reçu un accueil positif en France, une vive polémique a suivi sa sortie aux Etats-Unis. De nombreuses voix se sont soulevées contre une réalisatrice blanche qui exploitait la violence envers les Noirs, avec une attitude loin de la décence, proche pour certains de la démarche pornographique, et sans réelle utilité. La plupart des critiques françaises n’ont pas jugé bon de réfléchir à cette question, qui s’efface rapidement sous l’idéal laïque et l’absence de débat profond autour de la thématique raciale dans la société française. S’il est évident que des personnes d’origines différentes peuvent traiter de sujets qui n’ont pas avoir avec leur histoire et leur culture, la question devient plus délicate quand on aborde la manière de le faire. Car c’est essentiellement ce qui a été reproché à Katheryn Bigelow, une absence d’empathie, de volonté de compréhension, et d’implication. A commencer par une équipe de scénaristes entièrement blancs qui n’a pas mis les pieds à Détroit pendant l’écriture du film. Comme le souligne la journaliste Danielle Lyle dans le magazine Metro Times Detroit, « Detroit’s black voices were neglected. The lack of any blacks on the development team didn’t help » (« les voix noires de Détroit ont été négligées. L’absence de Noirs dans l’équipe qui a développé le film n’a pas aidé »). La réalisatrice a en outre tourné la majorité du film à Boston, alors qu’impliquer Détroit et ses résidents auraient déjà permis un premier pas dans le bon sens. Et la plupart des acteurs n’étaient jamais venus à Détroit avant l’avant première mondiale du film au Fox Theatre le 25 juillet dernier.

636366079426071409-6174651936-IMG-9473L’avant-première mondiale du film, le 25 juillet 2017 au Fox Theatre, Détroit.

L’avant-première était précédée la veille d’une réception privée au musée afro-américain de la ville, où étaient invitées plusieurs personnalités de Détroit, pour ce qui était présenté comme un débat ouvert avec l’équipe du film – et qui s’est en fait révélé être une conférence de presse hollywoodiennes des plus traditionnelles, sans possibilité de dialogue. Le problème, c’est que le film n’est pas fidèle à ce qui s’est passé lors de cette nuit du 25 au 26 juillet 1967 à l’Algiers Motel à Détroit, et dépeint l’agent de sécurité Melving Dismuke, joué par John Bodega, comme un héros, qui se range du côté de ses frères opprimés. Bigelow n’a d’ailleurs pas manqué de le faire monter sur scène lors de l’avant-première pour chanter ses louanges, alors même que son rôle en réalité, a été trouble et ambigu. Même si on ne peut remettre en cause le fait que Dismuke était tiraillé entre sa fonction professionnelle et sa condition de Noir, son image à Détroit est loin d’être aussi élogieuse que celle du film. Il se dit qu’il aurait été plus enclin à aider les policiers que les personnes interpellées durant cette nuit dramatique. De penser que Bigelow soutienne cette thèse, et Dismuke, devant un parterre d’habitants de Détroit qui ont vécu les émeutes et savent donc très bien ce qu’il s’est passé, frôle l’ignorance, pour ne pas dire la stupidité. On ne s’étonnera ainsi pas qu’aucune possibilité de questions de la part de l’audience n’ait été possible, car la salle aurait probablement fait voler en éclat la véracité des propos racontés par le film.

A l’heure où Détroit fêtait le cinquantième anniversaire de la rébellion qui a agité la ville en 1967 (on parle moins d’émeutes à Détroit que de rébellion) et fait 43 morts dans le contexte des Hot Summers aux Etats-Unis, une série de rebellions survenues dans les années 1960 dans différents ghettos noirs américains, l’on est en droit de s’interroger sur ce que le film pourrait apporter au débat. Et comme le souligne justement le journaliste américain Dustin Seibert dans sa critique pour le magazine Very Smart Brothas : « I asked DETROIT screenwriter Mark Boal during a press conference with the cast and creators of the film if he and director Kathryn Bigelow had given thought to how such an inherently incendiary film would be received by an increasingly gentrifying Detroit. He admitted that he doesn’t know much about the Detroit of 2017 » (« J’ai demandé au scénariste Mark Boal pendant une conférence de presse avec l’équipe du film si lui et Kathryn Bigelow avaient réfléchi à la manière dont ce film incendiaire serait reçu dans le Détroit contemporain d’aujourd’hui, rapidement gentrifié. Il a admis ne pas connaitre grand chose sur le Detroit de 2017 »).

Le problème se situe ici, les scénaristes n’ont pas voulu saisir le Détroit contemporain, pas même pour le mettre en lien avec celui de 1967, un manquement pour qui veut faire un film sur un épisode aussi sanglant et historique. Episode que Bigelow a d’ailleurs intitulé Detroit, comme si la ville toute entière et son histoire pouvaient se résumer à cette violence inouïe et ce racisme terrible. Le début du film n’aide pas, puisqu’après nous avoir compter de manière presque enfantine en une minute l’histoire – pourtant si longue et complexe – de la communauté noire américaine, le spectateur se retrouve catapulté au milieu de la violence des pillages et des Noirs qui courent dans tous les sens. Le contexte pourtant, ne pourrait pas être plus essentiel. En 1967, Détroit se dirige vers une population majoritairement noire, les habitants Blancs ayant commencé à déménager en banlieue depuis les années 1940 et au fur et à mesure qu’un plus grand nombre d’afro-américains migrent du Sud des Etats-Unis vers la plus grande ville du Michigan. Mais les administrations, la police, la municipalité restent toujours composés en très grande majorité de Blancs. Et ceux ci exercent un racisme et une violence démesurés sur les habitants de la ville, qui sont battus, emprisonnés, assassinés à un ratio hallucinant. Une enquête intitulée Violence in the City de la commission Kerner, mise en place après les Long Hot Summers pour étudier les causes de celles-ci, a par exemple montré qu’environ 45% de la police de Détroit qui travaillaient dans des quartiers en majorité habités par des Noirs Américains étaient « extrêmement anti-Noirs », avec une addition de 34% « partiaux ». Il est ainsi difficile de comprendre pourquoi plus d’éléments de contexte n’ont pas été présentés dans le film.

Not published in LIFE. Detroit, July 1967. Aftermath of riots.

Detroit, July 1967. Aftermath of riots.

Cela fait beaucoup de problèmes pour un film qui se veut dénoncer la violence envers les Noirs, dans une société où celle ci est déjà extrêmement médiatisée, montrée, et où les violences réelles sont maintenant filmées…sans plus de répercussions. On se souviendra de Philando Castile, assassiné par la police au volant de son véhicule, alors que sa femme et sa fille s’y trouvaient aussi. Le policier qui avait tiré les sept balles a récemment été acquitté. On s’interroge alors de savoir comment Bigelow a pu penser que montrer une telle violence, sans notion de contexte, sans empathie, ni dialogue avec la population qui a subi cette violence, pouvait aider les choses. Toutes ces polémiques ont ainsi contribué à la mauvaise réputation du film, que de nombreux journalistes américains ont souligné (vous pouvez trouver une sélection de critiques à la fin de cet article), et qui en a fait une des déceptions de 2017, en terme de recettes également puisqu’il n’a rapporté que la moitié de son budget. En parallèle, un documentaire intitulé Whose Streets est sorti au même moment aux Etats-Unis, et a rencontré une adhésion beaucoup plus importante. Il suit le mouvement de Ferguson depuis l’assassinat de Michael Brown par la police en 2014, et interroge de nombreux éléments de la société américaine et de la lutte des Noirs Américains. Un documentaire brillant dont nous vous parlerons plus longuement dans une future critique.

Alia.

Not published in LIFE. Detroit, July 1967. A family moving after the Detroit race riots.

Detroit, July 1967. A family moving after the Detroit race riots.

Not published in LIFE. Detroit, July 1967.

Detroit, July 1967.

 

Not published in LIFE. Detroit, July 1967. Aftermath of riots.

Detroit, July 1967. Aftermath of riots.

 

Caption from LIFE. "Determined to protect their own property at any cost, both Negro and white store owners brought out weapons and stood ready to use them."

Caption from LIFE. « Determined to protect their own property at any cost, both Negro and white store owners brought out weapons and stood ready to use them. »

 

Not published in LIFE. Detroit, July 1967. A family takes a walk in a neighborhood devastated by rioting.

Detroit, July 1967. A family takes a walk in a neighborhood devastated by rioting.

 

Not published in LIFE. Detroit, July 1967.

Detroit, July 1967.

 

Not published in LIFE. Detroit, July 1967.

Detroit, July 1967.

Crédits photographie:
Photographie de l’avant première du film à Détroit en juillet 2017 par Ryan Garza, Detroit Free Press.
Toutes les autres photographies sont tirées de la série inédite du photographe Lee Balterman, paru dans le magazine Time à l’occasion du cinquantième anniversaire des émeutes de 1967:
http://time.com/3638378/detroit-burning-photos-from-the-12th-street-riot-1967/

Quelques critiques de médias américains:
The Root: https://thegrapevine.theroot.com/i-walked-out-of-detroit-because-wtf-man-1797338083
Very Smart Brothashttp://verysmartbrothas.com/i-understand-why-the-detroit-movie-was-made-but-i-cant-recommend-that-you-see-it/?utm_source=theroot_facebook&utm_medium=socialflow
Detroit Metro Timeshttps://m.metrotimes.com/the-scene/archives/2017/08/02/why-detroit-is-exploitation
Alternethttps://www.alternet.org/culture/detroit-not-movie

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