Rencontres d’Arles 2015.
Ah, enfin ! Une exposition où l’on nous montre un pays africain dans son entière diversité, sans parti pris ni angle de vue biaisé. C’est le cas avec l’exposition des photographes italiens Alex Majoli & Paolo Pellegrin « Congo ». Y sont présentés des clichés magnifiques et neutres d’un pays singulier.

    Certes, ne négligeons pas l’actualité récente. Dire que le Congo n’est pas à l’honneur en France serait vous tromper. Nul n’a pu ignorer que la Fondation Cartier pour l’art contemporain présentait actuellement l’exposition « Beauté Congo 1926 – 2015 ». Si celle-ci porte sur la République Démocratique du Congo (RDC), tandis que celle présentée en Arles porte sur la République du Congo (ou aussi appelé Congo Brazzaville), on y retrouve des thèmes communs, une culture étrangement similaire, des initiatives artistiques qui poussent au rapprochement. Certes, les deux pays sont forts d’une histoire différente. Mais il convient dans ces pages de ne se pencher que sur l’exercice artistique qui traversent les deux sociétés. L’exposition parisienne mêle arts visuels, musique, photographie et se complète d’une documentation riche et détaillée, superbement fournie sur la société congolaise, son histoire, sa politique, son actualité, ses mouvements artistiques et culturels. Heureux agenda, improbable concordance ou fourberie entendue, les deux expositions se complètent.

    Aussi, affirmer que l’exposition présentée en Arles d’Alex Majoli & Paolo Pellegrin serait unique en son genre relève presque du mensonge. On peut se rendre à Paris tant qu’en Arles pour parfaire son éducation sur le Congo d’hier et d’aujourd’hui. Les deux expositions répondent aux attentes du public. Celle de la Fondation Cartier est conçue pour éduquer son public. Pédagogique, elle présente tout le foisonnement artistique du Congo depuis les années vingt.

   Arles a préféré jouer sur les émotions plutôt que sur l’éducation. L’exposition des deux photographes italiens a ce quelque chose de particulier, de merveilleux qui prend le pas sur l’instruction. On en ressort changé, peut-être grandi de ce même sentiment qui parfois nous anime lorsque l’on étend sa sensibilité à un monde alors inconnu.

Congo, 2013.

 

    Est-ce car Majoli & Pellegrin ont dû « au cours du projet, devenir des ‘Congolais’ à plein temps », selon l’écrivain Alain Mabanckou (préfacier du livre Congo, paru chez Magnum) ? Ont-il adopté les mœurs et les coutumes du pays ? Ont-ils délaissé leur regard occidental pour se faire accepter par le peuple ? Comme d’autres, ont-il regardé les trains passer le long des rails, bien installés dans la mollesse d’un sofa usé ? Ont-il arpenté jusqu’à l’ivresse les rafiots où coulent les degrés d’alcool ? Ont-ils fendu la jungle inutilement, pris au piège par l’étouffante végétation ? C’est dans ces lieux étranges qu’on ressent l’âme d’un peuple, qu’on en tire la mesure, qu’on s’ouvre la possibilité d’une histoire.

    Il y a peut-être un peu de tout cela. Et bien d’autres raisons, certainement ! Leur choix est simple : ne jamais prendre parti. L’objectif est neutre. Aucune légende ne vient influencer notre compréhension de l’image. Le spectateur reste dans le flou. Il est pris par la taille démesurée des portraits et paysage, submergé par ces grands formats horizontaux sublimé par un tirage parfait.

    Le choix des sujets est suffisamment large pour nous perdre et nous noyer. Il faut soulever la poussière des rues, suivre le porteur d’un colis ou la brouette poussée sur des rails puis basculer dans l’immense fatras des verts et des marrons propres aux jungles étouffantes. Repoussez deux branches et voilà qu’une femme vous attend, la machette posée sur l’épaule, muette et menaçante. On fuit pour s’oublier dans l’ivresse et finir admirateur d’un contorsionniste rompu, presque ennuyé de nous voir déjà déchue par la boisson. Tout est fait pour nous perdre. Ce pays est comme un puzzle.

Brazzaville, Congo 2013

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Les paysages assomment sans lourdeur. Comme le photographe, on est comme « confronté chaque instant à un immense mur de nature » (Interview pour Slate). Les lieux nous perdent.

Il prime surtout ce peuple. Cet étrange mélange de toutes choses. Il est au centre de l’œuvre, pluriel, si diverse qu’on en oublie ses généralités. C’est ainsi l’importance de la SAPE – La Société des Ambianceurs et des Personnes Élégantes – si influente dans la culture populaire du Congo. Mais aussi des figures féminines, sur le trottoir ou dans les champs, des dockers, des soulards, des gens affairés, des promeneurs ; toutes ces petites pièces forment un peuple. Leur découpe singulière et unique empêche une composition finale, c’est tant mieux. Bien heureux et savant celui qui saura recomposer la chose.

 

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Des Races

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Plus d’informations :

Les Rencontres d’Arles
   Jusqu’au 20 septembre 2015.

Le site de Paolo Pellegrin (Magnum)

Le site d’Alex Majoli (Magnum)

– Le livre  » Congo « , aux éditions Magnum, textes d’Alain Mabanckou.
Disponible en librairie, 250 $.