La ville de Détroit dans le Michigan offre une liberté démesurée aux graffeurs qui s’adonnent à leur art parmi les dédales de rues désertes et les milliers d’espaces abandonnés. Retour sur un art qui redonne des couleurs à une ville qui en a bien besoin.

Détroit est une ville extraordinaire, dure diront certains mais ceci n’est qu’un voile d’appréhension qui se dissipe dès lors que vous avez le plaisir de la connaître. Sans édulcorer la situation, car la ville est une des plus pauvres des Etats-Unis où la polarisation raciale sévit à grande échelle et où la population n’a cessé de décroître, ces fractures profondes – dans une Amérique plutôt habituée à relayer ses ghettos noirs en périphérie urbaine – participent aussi de l’unicité de cette ville à l’ambiance si particulière.

La culture noire américaine est a fortiori très présente, à commencer par la musique, intrinsèquement liée à Détroit et qui a trouvé dans la ville un formidable terrain de créativité, de la scène jazz des années pré-Motown à l’explosion du label de Berry Gordy qui exercera une influence énorme sur la soul et avec elle, toutes les autres styles de musiques populaires de l’époque. Pléthore d’artistes désormais légendaires – Marvin Gaye, Stevie Wonder, Diana Ross… – participeront de la renommée de Détroit, rebaptisée Hitsville USA, la ville au million de hits qui impose sa nouvelle vision de l’industrie musicale. Suivra la techno qui éclôt dans ce paysage fantasmagorique dont beaucoup diront qu’il était indispensable pour voir naitre ce genre musical si proche des machines et de la déshumanisation.

Old-Packard-Plant-Detroit-1-CopyLes anciennes usines automobiles Packard de la ville

Et le peu d’habitants qui peuplent the D (un autre des nombreux surnoms donné à Détroit) donne une impression de ville fantôme, d’immense aire de jeux pour adultes consentants où créer est une des seules perspectives viables au milieu des dédales d’usines abandonnées et de maisons au style victorien en vente parfois pour quelques centaine de dollars. Un des protagoniste du documentaire troit, ville sauvage décrit très justement : « pour moi [marcher dans les ruines], c’est comme marcher en forêt ou dans les bois, c’est calme et tranquille, un moyen d’oublier les problèmes du monde » et c’est vrai que c’est une impression plaisante et unique au monde, une activité irréaliste et en même temps très apaisante. Dans cette forêt urbaine, une autre sorte de personnes trouve son compte dans cette liberté sans limite, les graffeurs. Ce sont eux qui donnent des couleurs à la ville, et réalisent des fresques que les graffeurs les plus fous de New York, Paris ou ailleurs n’oseraient même pas fantasmer.

Selon Dale Carlson, qui s’occupe de la rubrique « Street Art & Graffiti » du site ilovedetroitmichigan et n’a de cesse de photographier les œuvres, ces graffeurs, le plus souvent outsiders, transforment la ville et participent de sa renommée dans le monde du street art. Plusieurs façons de graffer se mélangent, du graffiti dans sa forme la plus « sauvage » – recouvrir un pan de mur voire une pièce, un espace du sol au plafond illégalement – à la plus légitime, essentiellement à travers des projets lancés par les galeries d’art locales qui trouvent et organisent des espaces où les graffeurs peuvent s’adonner à leur art en toute légalité. Nous citerons deux projets essentiels en ce sens, le Grand River Creative Corridor lancé par Derek Weaver et le Detroit Beautification Project sous l’impulsion de Matthew Eaton. Le premier se donne pour but de rendre l’artère que représente cette immense avenue Grand River plus attractive avec plus d’une centaine de murs à la disposition des graffeurs tandis que le deuxième se consacre à trois zones différentes au cœur de la ville.

Dans les deux cas, les projets réunissent autant de graffeurs locaux qu’internationaux avec la venue d’artistes des quatre coins de la planète en commençant par la Californie mais aussi la France, l’Allemagne ou la Nouvelle Zélande. Il y a en effet autant d’artistes locaux que d’autres pays qui graffent à Détroit, les artistes internationaux graffant souvent plus dans la légalité que les résidents de la ville. Dale Carlson souligne également que dans la plupart des cas, le graffiti à Détroit n’est que pur vandalisme car ici comme ailleurs, existe cet infini débat sur la manière dont est considéré le graffiti, comme un art de la société contemporaine pour certains ou comme du vandalisme pour d’autres.

Ici, à peine 5% de la totalité de la production de graffiti doit être considérée comme autre chose que de la simple destruction de propriété pour Carlson qui appuie essentiellement son argument sur le manque de compétences artistiques des autres graffitis. 5% seulement… Et la ville regorge pourtant d’un nombre infini de trésors urbains, permis grâce au 100km2 de superficie vacante qu’elle rengorge (proportionnels à la ville de San Francisco) et qui offre un terrain de jeu quasi infini à qui se sentira attiré par le graffiti.

GrafftheD Un hangar désaffecté de la ville

Pour finir, petit focus sur quelques artistes emblématiques de la ville à commencer par SINTEX, graffeur noir américain et auteur de nombreuses fresques de style réaliste à Détroit. Ses œuvres représentent souvent divers personnages avec un accent sur les sujets de la culture afro-américaine comme Rosa Parks supplantée de la mention « Get off that bus » ou Tupac, exposé ci-dessous. Mentionnons également MALT, aussi surnommé Brown Bag Detroit, un graffeur du sud de la ville connu pour son style Wildstyle, complexe et en même temps très beau et clair. Il réalise également de nombreuses toiles ces dernières années dans son studio, mêlant son style de graff à la technique acrylique, pour dépeindre ce qu’il appelle lui même « la Forêt Acide », un « paysage psychédélique peuplé de créatures animalières étranges ». Nous citerons enfin Kobie Solomon, surnommé RIFT, graffeur depuis son plus jeune âge et formé comme beaucoup d’artistes de la ville, dans l’entrepôt des anciens wagons de trains à l’est de Détroit. Il participe par de nombreux projets dans les lycées mais aussi par des livres, à populariser le graffiti et lui décoller cette image péjorative que certains ont encore aujourd’hui (une interview très intéressante de lui est disponible ici). CHAOS, KOSEK, AIRES, RAMEN ou encore ELMER sont autant d’artistes qui participent eux aussi à la scène du graffiti à Détroit.

Sintex-TupacUne oeuvre de Sintex (à droite, le graff de l’artiste californien Revok)

Comme dans d’autres domaines, Détroit est d’une richesse stupéfiante en terme de création artistique urbaine et la ville exerce une attraction importante sur le monde du graffiti, nombre de graffeurs rêvant de recouvrir un jour – légalement ou illégalement – les murs de cet immense terrain de jeu aux accents chimériques. Sans rentrer dans les débats sur le caractère artistique que peut avoir ou non le graffiti, force est de reconnaitre qu’il redonne des couleurs à la ville et lui offre une gaieté bienvenue dans des quartiers parfois sombres et ténébreux. Les couleurs, formes ou tailles si différentes et variées des graffiti qui peuplent Détroit, constituent une rêverie artistique et poétique au coeur d’une ville qui mérite pleinement que soit reconnu l’utilité de ses oeuvres.

cold-iceYou’re as…cold as ice

Plus de graffiti disponibles sur le site de Dale Carlson :
http://ilovedetroitmichigan.com/detroit-graffiti-street-art/

Sources :
Article sur SINTEX dans la webzine Motor City Muckraker disponible ici
Le site de MALT : http://brownbagdetroit.com/
Documentaire Détroit, ville sauvage de Florent Tillon, 2010 : « For me it’s like going on a walk in the forest or in the woods, it’s very calm and quiet, you can forget about the worries of the world ».

Photo du graff du hangar : livre Detroit Graffiti de Chris Freitag
Photo du graff Cold as Ice : Blog Bike, Books and a little music « Graffiti Art in Detroit – part 4 »

Alia.

Plus de graff :

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