Jusqu’au 8 mars prochain, le CENTQUATRE accueille pour la deuxième année consécutive le festival Circulation(s), consacré à la jeune photographie européenne. Il s’associe pour cette édition à Nathalie Herschdorfer, directrice du Musée des Beaux-Arts du Locle (Suisse), à la Focus Athens School of Art & Photography (Grèce) et à la galerie Breadfield (Suède). Ajoutez à cela la sélection du jury, une dizaine d’artistes invités, et ce ne sont pas moins de 46 photographes de toute l’Europe qui y sont exposés.

 

Partant du constat que les catégories opérantes du siècle dernier (street photography, photojournalisme, portrait, paysage,…) peuvent se révéler inadaptées au traitement des questions contemporaines, les jeunes générations d’artistes développent de nouvelles pratiques hybrides.

Basculant la temporalité du photographe de l’instant décisif au processus créatif, ces pratiques portent en elles d’une part l’héritage de la photographie « classique », d’autre part les fruits de leur dialogue avec les formes d’art qui s’affirmèrent durant la seconde moitié du XXe siècle (principalement les installations et l’art conceptuel).

Si d’aucuns doutent de la pertinence du médium photographique pour dire le monde d’aujourd’hui, dans son flux permanent d’images et de discours, Circulation(s) leur témoignera assurément du contraire.

Réparties sous la grande Halle du 104 ainsi que dans plusieurs salles, les œuvres sont présentées de manière assez conventionnelle en extérieur, tandis que les espaces intérieurs accueillent des formes plus audacieuses. Installations, papiers peints, mélanges de supports, de formats, inclusion d’objets personnels, de documents d’archives,… La liste est longue pour illustrer l’énergie des artistes exposés et l‘inventivité dont ils font preuve en confrontant leur médium aux problématiques actuelles.

Ces accrochages exigeants ne sont pas sans tribulations (à l’exemple des inintelligibles séries de THE COOL COUPLE ou de Philippe Dollo), mais produisent aussi de belles réussites (la sensible For Heart’s sake de Camillia Pongiglione et la puissante Anecdotal de David Fathi).

Si la quantité d’artistes présentés ne sacrifie rien à la qualité de leurs travaux, il y a fort à parier que tout ne sera pas à votre goût (pour ma part, la bien nommée Choke de Jan Maschinski me fait saigner des yeux). Mais n’est-ce pas là le propre d’une exposition qui s’applique à dresser un portrait de la création européenne dans toute sa richesse et sa diversité.

La réussite de Circulation(s) tient d’ailleurs précisément à ce que cette diversité n’est pas seulement reflétée par l’aspect hétéroclite des pratiques présentées, mais aussi par l’investissement manifeste des artistes dans des réflexions culturelles, n’hésitant pas à convoquer des faits sociaux, historiques et géopolitiques dans leurs travaux.

Dans une conjoncture où les rétractions identitaires se cristallisent dans la sphère publique, des séries comme Hidden Islam de Nicolo Degiorgis ou There are no homosexuels in Iran de Laurence Rasti résonnent singulièrement.

Ces deux séries illustrent par ailleurs le seul reproche que j’adresserai à l’exposition : le manque d’espace alloué contraint à un choix parfois restrictif des photographies exposées. Ainsi, pour des séries en comportant près d’une cinquantaine, telles celles de Degiorgis et Rasti, seuls cinq tirages sont accrochés. Une sélection réductrice qui nuit à la clarté de leur propos et entrave quelque peu la puissance de ces œuvres. Heureusement, les livres d’artistes comprenant l’ensemble des photos sont consultables librement.

Pour conclure, je vous encourage vivement à visiter Circulation(s), d’autant plus que l’exposition est entièrement gratuite. En ce début d’année plutôt pourri, tant du côté de l’actualité que de la météo, ce panorama en contre-pied d’une création européenne ouverte sur le monde et pleine de vitalité tombe à point.

Degiorgis Nicolo - Hidden Islam

Nicolas DegiorgisHidden Islam. © Nicolas Degiorgis

 

D’un point de vue personnel :

Coups de coeur : David Fathi (Anecdotal), Fabrice Fouillet (Colosses), Nicolo Degiorgis (Hidden Islam), Pepe Dita (Self-portraits with men)

Mention particulière : l’esthétique surprenante de Christian Berthelot (CESAR), l’habile autodérision de Jenny Rova (I would also like to be), la douce nostalgie de Catherine Leutenegger (Kodak City).

Coup de froid : l’apparent mépris de Clément Huylenbroeck (Communal dream) pour les hommes et femmes qu’il photographie. On est bien loin d’un Larry Clark ou d’un Christer Strömholm.

 

Pepe 90. 93. 2010 rene¦ü copie

Pepe Dita – Self-portraits with men © Pepe Dita

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© Jan Maschinsky

 

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Fabrice Fouillet – Colosses © Fabrice Fouillet

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© Camilla Pongiglione 

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Photo de couverture : Epectase – Le Philosophe © Epectase

Circulation(s), édition 2015

Du 24 janvier au 8 mars 2015 au CENTQUATRE-PARIS, 5 rue Curial 75019 Paris. Accès libre et gratuit.

Du mardi au vendredi de 13h à 19h. Week-end de 12h à 19h. Fermé le lundi

http://www.festival-circulations.com/

 

Lucien.

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