Baudelaire décrivait lui-même son Spleen de Paris comme un serpent à tronçonner, fragmenter et découper à souhait. La lettre adressée à Arsène Houssay en ouverture du recueil exprime simplement ce parti pris. Le bout de lectures qui suit est dès lors naturel.

« Mon cher ami, je vous envoie un petit ouvrage dont on ne pourrait pas dire, sans injustice, qu’il n’a ni queue ni tête, puisque tout, au contraire, y est à la fois tête et queue, alternativement et réciproquement »

Le Spleen de Paris se devait être le pendant des Fleurs du Mal de Charles Baudelaire. Celui-ci avait déjà marqué son temps quelques années auparavant avec ce premier recueil. Il souhaitait y dépeindre l’obscénité de la vie et les vicissitudes de l’être humain, à travers l’art poétique qu’il maîtrise. Afin de ménager la bienséance de son temps, le poète utilisait la forme classique du vers, mais alternait aussi entre formes platoniques ou contemplatives et tableaux de luxure et de débauche.

Éternel insatisfait, Baudelaire souhaitait en quelque sorte aller plus loin. Le Spleen de Paris est paru à titre posthume, selon une liste manuscrite de cinquante poèmes en prose parus dans différentes revues parisiennes et belges. Bien qu’ayant l’idée réfléchie d’un ensemble organisé, il n’avait laissé d’autre ordonnancement que cette simple liste. L’idée du poème en prose lui fut largement inspirée par Aloysius Bertrand, et son recueil Gaspard de la Nuit. On peut s’accorder à considérer ce-dernier comme le premier regroupant exclusivement des poèmes en prose.

Baudelaire souhaitait néanmoins décrire la vie moderne, ce qu’il appelait les « villes monstres », et non pas un passé enchanteur et magnifié comme Aloysius Bertrand – dont il admirait l’œuvre au demeurant, l’ayant lue à plusieurs dizaines de reprises. Sans vouloir tomber dans un exercice de nouvelle, mais tout en se distinguant noblement de ses successeurs comme Arthur Rimbaud, Baudelaire dresse le tableau ou la photographie écrite d’un sentiment, d’une impression, tout en grattant le vernis des espoirs humains.

Tel était le travail attitré du poète selon lui.

 Le « Confiteor » de l’artiste

«          Que les fins de journées d’automne sont pénétrantes ! Ah ! pénétrantes jusqu’à la douleur ! car il est de certaines sensations délicieuses dont le vague n’exclut pas l’intensité, et il n’est pas de pointe plus acérée que celle de l’Infini.

            Grand délice que celui de noyer son regard dans l’immensité du ciel et de la mer ! Solitude, silence, incomparable chasteté de l’azur, une petite voile frissonnante à l’horizon, et qui, par sa petitesse et son isolement, imite mon irrémédiable existence, mélodie monotone de la houle, toutes ces choses pensent par moi, ou je pense par elles (car dans la grandeur de la rêverie, le moi se perd si vite !) ; elles pensent, dis-je, mais musicalement et pittoresquement, sans arguties, sans syllogismes, sans déductions.

            Toutefois, ces pensées, qu’elles sortent de moi ou s’élancent des choses, deviennent bientôt trop intenses. L’énergie dans la volupté crée un malaise et une souffrance positive. Mes nerfs trop tendus ne donnent plus que des vibrations criardes et douloureuses.

            Et maintenant la profondeur du ciel me consterne ; sa limpidité m’exaspère. L’insensibilité de la mer, l’immuabilité du spectacle me révoltent… Ah ! faut-il éternellement souffrir ou fuir éternellement le beau ? Nature, enchanteresse sans pitié, rivale toujours victorieuse, laisse-moi ! Cesse de tenter mes désirs et mon orgueil ! L’étude du beau est un duel où l’artiste crie de frayeur avant d’être vaincu. »

 

Le Confiteor de l’artiste aurait pu ouvrir à merveille Le Spleen de Paris, en y traitant de la difficulté de la description du beau, mais aussi de l’éphémère satisfaction des instants. De ce duel impossible à gagner avec le beau, Baudelaire s’en écarte et décrira dès lors le laid, ou du moins le mesquin et l’imparfait. Il met en exergue ce choix à travers la prose, qui lui permet d’écrire par exemple Le Chien et le flacon.

«           « – Mon beau chien, mon bon chien, mon cher toutou, approchez et venez respirer un excellent parfum acheté chez le meilleur parfumeur de la ville. »

            Et le chien, en frétillant de la queue, ce qui est, je crois, chez ces pauvres êtres, le signe correspondant du rire et du sourire, s’approche et pose curieusement son nez humide sur le flacon débouché ; puis, reculant soudainement avec effroi, il aboie contre moi, en manière de reproche.

            « – Ah ! misérable chien, si je vous avais offert un paquet d’excréments, vous l’auriez flairé avec délices et peut-être dévoré. Ainsi, vous-même indigne compagnon de ma triste vie, vous ressemblez au public, à qui il ne faut jamais présenter des parfums délicats qui l’exaspèrent, mais des ordures soigneusement choisies. » »

On retrouve une construction assez similaire de chaque poème tout au long du recueil. En proie à une certaine grandeur de l’âme, le poète admire et contemple. Il est inévitablement rattrapé par la noirceur et la bassesse du monde. Aucun répit ne lui est ici accordé.

La soupe et les nuages

«          Ma petite folle bien aimée me donnait à diner, et par la fenêtre ouverte de la salle à manger je contemplais les mouvantes architectures que Dieu fait avec les vapeurs, les merveilleuses constructions de l’impalpable ; – et je me disais, à travers ma contemplation :  » – Toutes ces fantasmagories sont presque aussi belles que les vastes yeux de ma bien aimée, la petite folle monstrueuse aux yeux verts. »

            Et tout à coup je reçus un violent coup de poing dans le dos, et j’entendis une voix rauque et charmante, une voix hystérique et comme enrouée par l’eau-de-vie, la voix de ma chère petite bien aimée, qui disait : « Allez-vous bientôt manger votre soupe, sacré bougre de marchand de nuages ! » 

Le regard aiguisé et cynique de Baudelaire enveloppe l’œuvre entière. Lui-même hystérique et d’une timidité maladive, capable de coups de sang imprévus, il ne cherche à glorifier aucun salut dans l’âme humaine. Le temps dans lequel il vit n’y est pas étranger, la seconde moitié du XIXe siècle est aussi celle des désillusions qui ont succédé à la Révolution française, contemporaines d’une activité littéraire foisonnante et riche.

Le miroir

«          Un homme épouvantable entre et se regarde dans la glace.

             » – Pourquoi vous regardez-vous au miroir, puisque vous ne pouvez vous y voir qu’avec déplaisir ?  »

            L’homme épouvantable me répond : « – Monsieur, d’après les immortels principes de 89, tous les hommes sont égaux en droits ; donc je possède le droit de me mirer ; avec plaisir ou déplaisir, cela ne regarde que ma conscience. »

            Au nom du bon sens, j’avais sans doute raison ; mais, au point de vue de la loi, il n’avait pas tort. »

Constitué de cinquante poèmes, d’autant de nuances et de peintures différentes, Le Spleen de Paris est un ouvrage incroyable. Il fait peut-être parti, pour certains, de ces joyaux de la poésie français dont le baccalauréat de français les dégoûta. Se replonger dans les mots et les phrases d’un génie comme Baudelaire est un plaisir universel à qui apprécie, de près ou de loin, les lettres.

Aucune connaissance nécessaire ou habitude de lire les vers, et comprendre leur rythmique, ne sont nécessaires. La musicalité de la poésie habite tout de même cette œuvre, mais elle se positionne en retrait en raison de l’usage de la prose.

À l’inverse d’un Rimbaud souvent difficilement accessible – paradoxalement, par l’usage de ladite prose –  tant les thèmes explorés s’inscrivent dans le mysticisme, Le Spleen de Paris observe l’être humain et ses comportements. Ces « petits poèmes en prose » comme ils furent sous-titrés sont un compagnon idéal d’été, à lire par-ci, par-là, à relire ou décortiquer. Ils invitent à une compréhension alternative, selon le lieu, l’instant, l’humeur – et sont parfaitement appréciables par quiconque le veut bien.

En guise de conclusion, le sixième poème du recueil vous démontrera l’inégalable génie baudelairien. Le vocabulaire est simple, mais riche et varié, la construction parfaite. Il semble presque aisé d’écrire ainsi, n’est-ce pas souvent la marque du talent ?

Chacun sa chimère

«          Sous un grand ciel gris, dans une grande plaine poudreuse, sans chemins, sans gazon, sans un chardon, sans une ortie, je rencontrai plusieurs hommes qui marchaient courbés.

            Chacun d’eux portait sur son dos une énorme Chimère, aussi lourde qu’un sac de farine ou de charbon, ou le fourniment d’un fantassin romain.

            Mais la monstrueuse bête n’était pas un poids inerte ; au contraire, elle enveloppait et opprimait l’homme de ses muscles élastiques et puissants ; elle s’agrafait avec ses deux vastes griffes à la poitrine de sa monture, et sa tête fabuleuse surmontait le front de l’homme comme un de ces casques horribles par lesquels les anciens guerriers espéraient ajouter à la terreur de l’ennemi.

            Je questionnai l’un de ces hommes, et je lui demandai où ils allaient ainsi.

            Il me répondit qu’il n’en savait rien, ni lui, ni les autres, mais qu’évidemment ils allaient quelque part, puisqu’ils étaient poussés par un invincible besoin de marcher.

            Chose curieuse à noter, aucun de ces voyageurs n’avait l’air irrité contre la bête féroce suspendue à son cou et collée à son dos ; on eût dit qu’il la considérait comme faisant partie de lui-même. Tous ces visages fatigués et sérieux ne témoignaient d’aucun désespoir ; sous la coupole spleenétique du ciel, les pieds plongés dans la poussière d’un sol aussi désolé que ce ciel, ils cheminaient avec la physionomie résignée de ceux qui sont condamnés à espérer toujours.

            Et le cortège passa à côté de moi et s’enfonça dans l’atmosphère de l’horizon, à l’endroit où la surface arrondie de la planète se dérobe à la curiosité du regard humain.

            Et pendant quelques instants je m’obstinai à vouloir comprendre ce mystère ; mais bientôt l’irrésistible Indifférence s’abattit sur moi, et j’en fus plus lourdement accablé qu’ils ne l’étaient eux-mêmes par leurs écrasantes Chimères. »

Charles Baudelaire s’éteint le 31 Août 1867 et est inhumé au cimetière Montparnasse. Michel Lévy publiera les Œuvre complètes entre 1868 et 1870, au sein desquelles figure Le Spleen de Paris.

Source : Le Spleen de Paris, Petits poèmes en prose, Charles Baudelaire, Classiques Livres de Poche, Préface de Jean-Luc Steinmetz

Matthieu

Articles similaires