Un modeste concours aux temps présents me semblait nécessaire. High Five Magazine est une conséquence, parmi tant d’autres, de la liberté. Celle bafouée ces derniers jours. Apolitique, musicale et culturelle, notre ambition est la diffusion de passions, de sentiments qui nous animent. Alors comment ne pas être effarés par l’assassinat de personnes aux motifs de leur existence, de leurs idées, de leur travail, de leur simple présence ou de leurs caractères – et d’autres assassinats simplement, puisque ceux-ci parsèment le globe jour après jour.

Notre but, finalement, est de rassembler des groupes d’individus, d’être humains, autour de ce qui est l’essence même de notre espèce animale : son âme, son intelligence. Alors point de défaitisme, remettons-nous en à nos aïeuls, à ceux qu’on peut admirer, à ceux qu’on met en exergue ici et qui ont dénoncé cette barbarie infinie amenant l’un à tuer l’autre. Patchwork de réflexions, apport humble face à un événement gravé dans nos mémoires. Que les plumes grattent, que les machines résonnent, que les cordes vocales vibrent, que les pieds tapent le sol, que la vie continue.

 

« Il a dévalé la colline
Ses pas faisaient rouler les pierres
Là-haut entre les quatre murs
La sirène chantait sans joie

Il respirait l’odeur des arbres
Avec son corps comme une forge
La lumière l’accompagnait
Et lui faisait danser son ombre

Pourvu qu’ils me laissent le temps
Il sautait à travers les herbes
Il a cueilli deux feuilles jaunes
Gorgées de sève et de soleil

Les canons d’acier bleu crachaient
De courtes flammes de feu sec
Pourvu qu’ils me laissent le temps
Il est arrivé près de l’eau

Il y a plongé son visage
Il riait de joie il a bu
Pourvu qu’ils me laissent le temps
Il s’est relevé pour sauter

Pourvu qu’ils me laissent le temps
Une abeille de cuivre chaud
L’a foudroyé sur l’autre rive
Le sang et l’eau se sont mêlés

Il avait eu le temps de voir
Le temps de boire à ce ruisseau
Le temps de porter à sa bouche
Deux feuilles gorgées de soleil

Le temps d’atteindre l’autre rive
Le temps de rire aux assassins
Le temps de courir vers la femme

Il avait eu le temps de vivre. »

L’Evadé, Boris Vian, Chansons et Poèmes (1954)

Et de voir Boris Vian et ses justes mots, décrire la fuite salvatrice de celui qui n’avait pas abdiqué. Comment mieux décrire un instant si délicat et fulgurant ? Le baroud d’honneur du courage face à la lâcheté du moyen combattent ici tragiquement. Et la sombre nuit enveloppera avec une infinie candeur la victime de la lâcheté. Arthur Rimbaud l’a décrit mieux que quiconque, ce voile pâle :

C’est un trou de verdure où chante une rivière,
Accrochant follement aux herbes des haillons
D’argent ; où le soleil, de la montagne fière,
Luit : c’est un petit val qui mousse de rayons.

Un soldat jeune, bouche ouverte, tête nue,
Et la nuque baignant dans le frais cresson bleu,
Dort ; il est étendu dans l’herbe, sous la nue,
Pâle dans son lit vert où la lumière pleut.

Les pieds dans les glaïeuls, il dort. Souriant comme
Sourirait un enfant malade, il fait un somme :
Nature, berce-le chaudement : il a froid.

Les parfums ne font pas frissonner sa narine ;
Il dort dans le soleil, la main sur sa poitrine,
Tranquille. Il a deux trous rouges au côté droit.

Le Dormeur du Val, Arthur Rimbaud, Poésies (1870)

Le monde ne se drape pas de ses oripeaux les plus laids face au funeste, il existe et persévère, intemporel. Il ne rattrape pas la tristesse lumineuse d’une scène qui lui est commune, avec son sage regard. La guerre et la mort ne semblent pas l’atteindre. Serait-on obligés de l’accepter dès lors ? Est-ce un fait naturel de voir la mécanique abattre les enfants de la Terre ?

« Oh ! Vous êtes donc tout à fait lâche, Ferdinand ! Vous êtes répugnant comme un rat …

– Oui, tout à fait lâche, Lola, je refuse la guerre et tout ce qu’il y a dedans … Je ne la déplore pas moi … Je ne me résigne pas moi … Je ne pleurniche pas dessus moi … Je la refuse tout net, avec tous les hommes qu’elle contient, je ne veux rien avoir à faire avec eux, avec elle. Seraient-ils neuf cent quatre-vingt-quinze millions et moi tout seul, c’est eux qui ont tort, Lola, et c’est moi qui ai raison, parce que je suis le seul à savoir ce que je veux : je ne veux plus mourir.

– Mais c’est impossible de refuser la guerre, Ferdinand ! Il n’y a que les fous et les lâches qui refusent la guerre quand leur Patrie est danger …

– Alors vivent les fous et les lâches ! Ou plutôt survivent les fous et les lâches ! Vous souvenez-vous d’un seul nom par exemple, Lola, d’un de ces soldats tués pendant la guerre de Cent ans ? … Avez-vous jamais cherché à en connaître un seul de ces noms ? … Non, n’est-ce pas ? … Vous n’avez jamais cherché ? Ils vous sont aussi anonymes, indifférents et plus inconnus que le dernier atome de ce presse-papiers devant nous, que votre crotte du matin … Voyez donc bien qu’ils sont morts pour rien, Lola ! Pour absolument rien du tout, ces crétins ! Je vous l’affirme ! La preuve est faite ! Il n’y a que la vie qui compte. Dans dix mille ans d’ici, je vous fais le pari que cette guerre, si remarquable qu’elle nous paraisse à présent, sera complètement oubliée … A peine si une douzaine d’érudits se chamailleront encore par-ci, par-là, à son occasion et à propos des dates des principales hécatombes dont elle fut illustrée … C’est tout ce que les hommes ont réussi jusqu’ici à trouver de mémorable au sujet les uns des autres à quelques siècles, à quelques années et même à quelques heures de distance … Je ne crois pas à l’avenir, Lola …« 

Voyage au bout de la nuit, Louis-Ferdinand Céline (extraits) (1932)

L’Histoire se répète inlassablement, selon Céline, même s’il la refuse. Et n’est-ce pas la multitude d’opinions qui en est la cause ? Pierre Bézoukhov le découvre d’une sentence juste et exacte :

« Pour la première fois, Pierre fut frappé, à cette séance, de l’infinie variété des esprit humains qui fait qu’aucune vérité ne se présente sous le même angle à deux hommes. Ceux-là même, parmi les membres, qui semblaient l’approuver, le comprenaient à leur façon, apportant des restrictions, des modifications auxquelles il ne pouvait consentir, car ce qui lui importait le plus, c’était précisément de transmettre son idée à autrui exactement telle qu’il la concevait lui-même. »

La Guerre et la Paix, Tolstoï (1865-1869)

La richesse des intelligences peut alors en être la perte ! Mais pourtant, il devrait être universel l’appel de MC Solaar : face à l’horreur la Prose Combat est une réponse. Beat stable et oppressant, vers ciselés et rimes ravageuses. Il observe La Concubine de l’Hémoglobine et nous en avertit. Sage le Claude MC.

La Concubine de l’Hémoglobine, MC Solaar, Prose Combat (1994)

 

Pour finir, lisons ensemble celui sur le nom duquel la foule battait le pavé il y a peu. La tolérance et l’espoir seront notre glaive et notre bouclier, sans méprise aucune.

  « Ce n’est donc plus aux hommes que je m’adresse ; c’est à toi, Dieu de tous les êtres, de tous les mondes et de tous les temps : s’il est permis à de faibles créatures perdues dans l’immensité, et imperceptibles au reste de l’univers, d’oser te demander quelque chose, à toi qui a tout donné, à toi dont les décrets sont immuables comme éternels, daigne regarder en pitié les erreurs attachées à notre nature ; que ces erreurs ne fassent point nos calamités. Tu ne nous as point donné un cœur pour nous haïr, et des mains pour nous égorger ; fais que nous nous aidions mutuellement à supporter le fardeau d’une vie pénible et passagère ; que les petites différences entre les vêtements qui couvrent nos débiles corps, entre tous nos langages insuffisants, entre tous nos usages ridicules, entre toutes nos lois imparfaites, entre toutes nos opinions insensées, entre toutes nos conditions si disproportionnées à nos yeux, et si égales devant toi ; que toutes ces petites nuances qui distinguent les atomes appelés hommes ne soient pas des signaux de haine et de persécution ; que ceux qui allument des cierges en plein midi pour te célébrer supporte ceux qui se contentent de la lumière de ton soleil ; que ceux qui couvrent leur robe d’une toile blanche pour dire qu’il faut t’aimer ne détestent pas ceux qui disent la même chose sous un manteau de laine noire ; qu’il soit égal de t’adorer dans un jargon formé d’une ancienne langue, ou dans un jargon plus nouveau ; que ceux dont l’habit est teint en rouge ou en violet, qui dominent sur une petite parcelle d’un petit tas de boue de ce monde, et qui possèdent quelques fragments arrondis d’un certain métal, jouissent sans orgueil de ce qu’ils appellent grandeur et richesse, et que les autres les voient sans envie : car tu sais qu’il n’y a dans ces vanités ni envier, ni de quoi s’enorgueillir.

      Puissent tous les hommes se souvenir qu’ils sont frères ! Qu’ils aient en horreur la tyrannie exercée sur les âmes, comme ils ont en exécration le brigandage qui ravit par la force le fruit du travail et de l’industrie paisible ! Si les fléaux de la guerre sont inévitables, ne nous haïssons pas, ne nous déchirons pas les uns les autres dans le sein de la paix, et employons l’instant de notre existence à bénir également en mille langages divers, depuis Siam jusqu’à la Californie, ta bonté qui nous a donné cet instant. »

Prière à Dieu, Voltaire, Traité sur la tolérance (1763)

Crédits : Martin Argyroglo

Matthieu

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