Terne lundi de Mai et ciel gris : nous voici brinquebalés entre des saisons qui n’existent point, ou plus. Apollinaire déclinait ses vers dénués de ponctuation il y a près d’un siècle, parlant tantôt d’Automne, tantôt de Paris. Parfois difficilement saisissable, sa poésie n’en est que plus intrigante : petite sélection.

Le recueil Alcools paraît en 1913. Il n’est ainsi pas nécessaire de décrire avec précision le climat qui agite la France et la vieille Europe qui l’entoure. A elle seule, la naissance de Guillaume Apollinaire est un tableau d’époque : sa mère est de noblesse russe, son père serait un officier italien. Il naît à Rome en 1880 et s’installe à Paris en 1900, les germes du recueil Alcools ont déjà commencé à pousser. Il sera naturalisé en 1916, après s’être engagé dans l’armée française en 1914.

Sans tomber dans l’analyse littéraire, parlons impressions et sentiments. Apollinaire traite à trois reprises de l’Automne, et on sent poindre une affinité particulière du poète pour cette saison. Il semble chérir celle-ci pour la mélancolie qu’elle lui inspire.

Automne malade

« Automne malade et adoré
Tu mourras quand l’ouragan soufflera dans les roseraies
Quand il aura neigé
Dans les vergers

Pauvre automne
Meurs en blancheur et en richesse
De neige et de fruits mûrs
Au fond du ciel
Des éperviers planent
Sur les nixes nicettes aux cheveux verts et naines
Qui n’ont jamais aimé

Aux lisières lointaines
Les cerfs ont bramé

Et que j’aime ô saison que j’aime tes rumeurs
Les fruits tombant sans qu’on les cueille
Le vent et la forêt qui pleurent
Toutes leurs larmes en automne feuille à feuille
Les feuilles
Qu’on foule
Un train
Qui roule
La vie
S’écoule »

Mélancolie et amour sont des thèmes redondants du recueil Alcools, sujets intemporels de la vague-à-l’âme du poète. Une fois exprimée ces teintes par les saisons, Apollinaire la dépeint dans un chef d’œuvre de concision.

Clotilde

 « L’anémone et l’ancolie
Ont poussé dans le jardin
Où dort la mélancolie
Entre l’amour et le dédain

Il y vient aussi nos ombres
Que la nuit dissipera
Le soleil qui les rend sombres
Avec elles disparaîtra

Les déités des eaux vives
Laissent couleur leurs cheveux
Passe il faut que tu poursuives
Cette belle ombre que tu veux« 

Les talents classiques de poète et de construction du vers d’Apollinaire éclatent aux yeux, en un si court instant. Mais la postérité a plutôt loué celui-ci pour sa modernité, et l’éloge qu’il en tient, ainsi que le côté mystique de certains écrits. Un pan entier du recueil Alcools se dénomme les Rhénanes. Le paysage se construit autour de l’univers du fleuve et de ses mythologies germaniques. En témoigne cette adaptation du poème de Clemens Brentano, sur la Loreleï, sirène envoûtante dont les chants font chavirer – dans les deux sens du terme – les navigateurs du Rhin.

La Loreley

« A Bacharach il y avait une sorcière blonde
Qui laissait mourir d’amour tous les hommes à la ronde

Devant son tribunal l’évêque la fit citer
D’avance il l’absolvit à cause de sa beauté

Ô belle Loreley aux yeux pleins de pierreries
De quel magicien tiens-tu ta sorcellerie

Je suis lasse de vivre et mes yeux sont maudits
Ceux qui m’ont regardée évêque en ont péri

Mes yeux ce sont des flammes et non des pierreries
Jetez jetez aux flammes cette sorcellerie

Je flambe dans ces flammes ô belle Loreley
Qu’un autre te condamne tu m’as ensorcelé

Évêque vous riez Priez plutôt pour moi la Vierge
Faites-moi donc mourir et que Dieu vous protège

Mon amant est parti pour un pays lointain
Faites-moi donc mourir puisque je n’aime rien

Mon coeur me fait si mal il faut bien que je meure
Si je me regardais il faudrait que j’en meure

Mon coeur me fait si mal depuis qu’il n’est plus là
Mon coeur me fit si mal du jour où il s’en alla

L’évêque fit venir trois chevaliers avec leurs lance
Menez jusqu’au couvent cette femme en démence

Va-t’en Lore en folie va Lore aux yeux tremblants
Tu seras une nonne vêtue de noir et blanc

Puis ils s’en allèrent sur la route tous les quatre
La Loreley les implorait et ses yeux brillaient comme des astres

Chevaliers laissez-moi monter sur ce rocher si haut
Pour voir une fois encore mon beau château

Pour me mirer une fois encore dans le fleuve
Puis j’irai au couvent des vierges et des veuves

La-haut le vent tordait ses cheveux déroulés
Les chevaliers criaient Loreley Loreley

Tout là-bas sur le Rhin s’en vient une nacelle
Et mon amant s’y tient il m’a vue il m’appelle

Mon coeur devient si doux c’est mon amant qui vient
Elle se penche alors et tombe dans le Rhin

Pour avoir dans l’eau la belle Loreley
Ses yeux couleur du Rhin ses cheveux de soleil« 

Il apparaît nécessaire de citer l’ouverture et la clôture du recueil. Zone et Vendémiaire se font écho, avec un style comparable et une taille similaire ces deux poèmes illustrent le modernisme d’Apollinaire : déconstruits, passant d’une capitale européenne à une autre, décrivant des gares, de la ferraille et de la mécanique.
Alcools est aussi le recueil qui couve une œuvre d’art fameuse : Le Pont Mirabeau. Inutile d’en dire plus, admirez la sonorité, soit en le lisant, soit en écoutant Léo Ferré le chanter.

Le Pont Mirabeau

« Sous le pont Mirabeau coule la Seine
Et nos amours
Faut-il qu’il m’en souvienne
La joie venait toujours après la peine

Vienne la nuit sonne l’heure
Les jours s’en vont je demeure

Les mains dans les mains restons face à face
Tandis que sous
Le pont de nos bras passe
Des éternels regards l’onde si lasse

Vienne la nuit sonne l’heure
Les jours s’en vont je demeure

L’amour s’en va comme cette eau courante
L’amour s’en va
Comme la vie est lente
Et comme l’Espérance est violente

Vienne la nuit sonne l’heure
Les jours s’en vont je demeure

Passent les jours et passent les semaines
Ni temps passé
Ni les amours reviennent
Sous le pont Mirabeau coule la Seine

Vienne la nuit sonne l’heure
Les jours s’en vont je demeure« 

Ou encore en écoutant le poète lui-même le dire …

Matthieu

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