Le râle des agonisants

 

Tierno Monénembo est un écrivain guinnéen (1947 – aujourd’hui) vivant en France. Bien que maladroitement catégorisé comme un écrivain africain francophone, il serait plus juste d’inscrire son oeuvre littéraire comme à part entière de la littérature française. De Tierno Monénemboon retient généralement Le Roi De Kahel (Prix Renaudot 2008) et Les Écailles du Ciel, oeuvres majestueuses, belles dans la poussière.

Aujourd’hui plutôt, un extrait de L’ainé des Orphelins (2000). Le roman présente la vie itinérante de Faustin Nsenghimana, quinze ans, rescapé du massacre rwandais en 1994, fils d’une mère tutsi et d’un père hutu. Le jeune garçon traine de ville en ville sa rancoeur, son traumatisme, sa solitude, son égoïsme débrouillard, sa petite vie misérable. L’histoire pousse le héros à la succession d’échec. Une trajectoire en roue libre, voulue, parce qu’il n’y aurait pas d’autres alternatives.

Oublions ici les attendrissements. Il y a un peu de Céline chez Monénembo. Le regard porté sur le massacre et la vie quotidienne apparaît inédit, à des lieux des explications historiques, politiques ou universitaires visant à rationaliser le génocide rwandais. De ces massacres, il n’y a plus que la folie des hommes, combustible de la guerre et de sa survie.
Le passage présenté ici relate l’arrivée de Faustin Nsenghimana dans la ville de Kigali, après les « avénements ». 

 

 

    Le feu le plus vorace finit par s’éteindre. Le bruit des fusils qui s’était estompé dans les faubourgs cessa aussi sur le mont Kigali. Le râle des agonisants et le vomissement des tanks cédèrent la place à la voix des vendeuses de papayes et de maracujas. Le changement se fit sans que l’on s’en aperçoive. Il avait la lenteur et la discrétion d’une jeune mariée rejoignant la case nuptiale. Et pourtant, il était là, véritable, partout. Même dans la puanteur des caniveaux où, au fil des jours, la pisse des ivrognes et des putes avait surpassé en volume le sang coagulé et la cervelle gluante des cadavres. Ne me demandez pas combien de mois s’étaient écoulés ! On avait mis le temps à la casse, comme une vieille épave. Personne n’aurait songé à le compter où à le réarranger. La nuit ressemblait au jour. Cela ne servait à rien de savoir si l’on était le Mardi gras ou le lundi de Pentecôte. Vagabond ou rond-de-cuir, on cherchait avant tout à se terrer et à trouver un tubercule, à grignoter quand, poussé par la fringale, l’amer goût de la bile remontait jusqu’à la bouche. Et puis, doucement, l’esprit, de nouveau, se mit à tenir compte des orages et des bruits des automobiles, des visages et des conversations.
Les premiers jours, pour m’occuper, je fis ce que tout le monde faisait : aider les soldats à charger les machettes et les cadavres, à orienter les ambulances vers les blessés auxquels il restait une petite chance. Sous la véranda du Grec était entreposée une pile de sacs de café que le blanc dans sa guite vers le Kenya avait oublié de ranger dans ses magasins. Y avait pas lit plus moelleux ! Je venais dormir là-dessus quand j’avais fini de tourner autour du marché en compagnie des veuves et des chiens errants. Je voyais passer de nombeux enfants de mon âge mais je refusais de leur adresser la parole. A quoi bon ? Je suppose que, comme moi, ils ne ressentaient pas le besoin de se confier ou de jouer. Pour manger, j’escaladais la muaille du marché et avec un morceau de pelle je déterrais les restes d’arachides, de manioc et de bananes vertes pris dans la gadoue. Fallait y penser ! Quand la panique se saisit des villes, les gens commencent par déserter les bars, les cercles de danse, les lupanars et les marchés. Alors que la famine commençait à rôder, moi j’avais un champ prêt à être récolté pour moi tout seul. C’est fou le nombre de trésors que les gens peuvent laisser traîner par terre. Je me payais facilement un sachet d’arachides, une botte de manioc, un canari de bananes par jour et même, une fois, un bol de poisson fumé dissimulé sous un étalage. Je lavais ces précieuses denrées dans les flaques d’eau des ornières, faisais du feu dans le tas d’immondices de la rue de l’Épargne et le tour était joué. Je ne dirais pas que ma vie était aussi enviable qu’au camp de Rutongo mais je n’avais pas à me plaindre. J’avais fini par trouver mon compte au beau milieu du chaos. Et puis, comme on n’est jamais sûr du sens dans lequel s’opère le changement, j’avais appris à fort bien m’accomoder des choses telles qu’elles étaient…
Jusqu’au jour où, de la véranda du Grec, je vis un agent de police ouvrir tout grand le portail du marché et les voitures des civils se multiplier sur les chaussées. Le vieux Funda a raison :  » Le monde, il marche même si c’est souvent de travers. » En temps de guerre, je mangeais à l’oeil. En temps de paix, il me fallut faire des pieds et des mains pour gagner ma pitance. Le matin de bonne heure, je me louais pour décharger les ballots des marchands de tissus et les bonbonnes des marchandes de bière de banane. La journée, je postais devant la libraire Caritas pour garder les voitures. Avec les pièces que je gagnais, je pouvais m’acheter une pâte de manioc et une sauce verte chez les femmes qui faisaient la cuisine sur les trottoirs. Un soir, alors que je me régalais de ce mets délicieux, je sentis quelqu’un me frôler dans le dos et vis une main passer sous mes aisselles et subtiliser mon plat. Je me retournai. Un garçon se tenait derrière moi.
– Où as-tu volé ce bon plat de manioc ? Ne me dis pas que tu as vendu ton lance-pierres pour pouvoir te nourrir !

 

 

5289522-7893548Morceau choici par Des Races.

 

Tierno Monénembo – L’aîné des orpehlins (2000)

Édition Le Cercle Points.  5,70 €.

www.lecerclepoints.com 

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