Deuxième Bout de lecture de Romain Gary dans nos pages avec La vie devant soi, après la découverte ici de Grôs-Calin. Si le second était l’un des romans les plus ironiques de l’auteur, La vie devant soi reste incontestablement l’un de ses morceaux de bravoure les plus impressionnants, avec à la clé notamment un second prix Goncourt pour celui qui se fait alors appeler Emile Ajar.

D’origine russe, Romain Gary – ou Roman Kacew – devient polonais après la Première guerre mondiale, quand sa région change d’allégeance. Les Kacew s’installent en France en 1928, et le futur Romain prend la nationalité française en 1935. Quand la guerre éclate, il fuit pour Alger d’où il rejoint Londres et le général De Gaulle. Aviateur, il participe aux campagnes de Libye, de Syrie, en Palestine, et participe au bombardement des bases de lancement des V1 à la fin de la guerre.

Celle-ci finie, il prend congé de l’armée et devient diplomate. Il travaillera notamment à New York à la Mission permanente de la France auprès des Nations Unies, à Londres ou à Los Angeles comme consul de France.

En parallèle de sa riche carrière, Romain Gary écrit. Dès 1946, il sort l’Éducation Européenne et se fait remarquer pour ses talents d’écrivain. Mais c’est avec Les Racines du ciel qu’il décroche le Goncourt en 1956, avec une majestueuse ode à la Nature. Puis suivent des romans aussi complets les uns que les autres : La Promesse de l’aube en 1960, Chien Blanc en 1970 pour ne citer qu’eux. Il épouse entre temps l’actrice Jean Seberg en 1963, formant l’un des couples les plus glamour du XXème siècle.

Avec La vie devant soi, il écrit d’une manière enfantine, parfois naïve, mais extrêmement réfléchie. Le livre, écrit à la première personne du personnage du « petit Momo », est une habile fable de la main de cet enfant d’une dizaine d’années. Romain Gary en fait son personnage central, qui fait rire par sa jeunesse et ses traits d’esprit, par le ton d’écriture facile et le vocabulaire qui va avec. Momo nous parle de sujets graves – de la prostitution au nazisme en passant par la drogue – avec une légèreté qui rend le tout intensément ironique, drôle. Le génie de Gary s’exprime finalement dans la perfection de l’écriture d’un livre qui sort encore des styles auxquels il nous avait habitué. On se régale.

 

A la maison, elle s’est bourrée de tranquillisants et elle a passé la soirée à regarder droit devant elle avec un sourire heureux parce qu’elle ne sentait rien. Jamais elle ne m’en a donné à moi. C’était une femme mieux que personne et je peux illustrer cet exemple ici même. Si vous prenez Madame Sophie, qui tient aussi un clandé pour enfants de putes, rue Surcouf, ou celle qu’on appelle la Comtesse parce que c’est une veuve Comte, à Barbès, eh bien, elles prennent des fois jusqu’à dix mômes à la journée, et la première chose qu’elles font, c’est de les bourrer de tranquillisants. Madame Rosa le savait de source sûre par une Portugaise africaine qui se défendait à la Truanderie, et qui avait retiré son fils de chez la Comtesse dans un tel état de tranquillité qu’il ne pouvait plus tenir debout, tellement il tombait. Quand on le redressait il tombait encore et encore et on pouvait jouer comme ça avec lui pendant des heures. Mais avec Madame Rosa c’était tout le contraire. Quand on devenait agité ou qu’on avait des mêmes à la journée qui étaient sérieusement perturbés, car ça existe, c’est elle qui se bourrait de tranquillisants. Alors là, on pouvait gueuler ou se rentrer dans le chou, ça ne lui arrivait pas à la cheville. C’est moi qui étais obligé de faire régner l’ordre et ca me plaisait bien parce que ça me faisait supérieur. Madame Rosa était assise dans son fauteuil au milieu, avec une grenouille de laine sur le ventre et une bouillote à l’intérieur, la tête un peu penchée, et elle nous regardait avec un bon sourire, parfois même elle nous faisait un petit bonjour de la main, comme si on était un train qui passait. Dans ces moments-là il n’y avait rien à en tirer et c’est moi qui commandais pour empêcher qu’on mette le feu aux rideaux, c’est la première chose à laquelle on met le feu quand on est jeune.

La seule chose qui pouvait remuer un peu Madame Rosa quand elle était tranquillisée c’était si on sonnait à la porte. Elle avait une peur bleue des Allemands. C’est une vieille histoire et c’était dans tous les journaux et je ne vais pas entrer dans les détails mais Madame Rosa n’en est jamais revenue. Elle croyait parfois que c’était toujours valable, surtout au milieu de la nuit, c’est une personne qui vivait sur ses souvenirs. Vous pensez si c’est complètement idiot de nos jours, quand tout ça est mort et enterré, mais les Juifs sont très accrocheurs surtout quand ils ont été exterminés, ce sont ceux qui reviennent plus. Elle me parlait souvent des nazis et des S.S. et je regrette un peu d’être né trop tard pour connaître les nazis et les S.S. avec armes et bagages, parce qu’au moins on savait pourquoi. Maintenant on ne sait pas.

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Crédits photo de couverture : Photo tirée de l’adaptation cinématographique du livre par Moshé Mizrahi en 1977.

Références : La vie devant soi, Romain Gary. Folio : Paris. 1975, 274 pages.

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