En septembre 1962, Roger Nimier préparait un ensemble d’articles sur les relations entre l’homme et la femme. Il l’a laissé inachevé. Cette enquête est traitée sous la forme de monologues successifs. Le premier d’entre eux suit le chapeau de présentation.

   Depuis cinquante ans une révolution se préparait. En dix ans elle s’est faite. Mais, comme toutes les révolutions, elle a dépassé son objectif et elle commence à regarder en arrière.
   La révolution, c’est la femme qui a acquis la supériorité qu’elle nomme égalité, vis-à-vis de l’homme.
   Supériorité parce qu’elle a les mêmes droits, les mêmes métiers que lui, mais qu’elle y ajoute d’être une femme et d’avoir des enfants.
   L’arrière, c’est l’homme qui a assisté à ce changement sans ouvrir la bouche.
   Vers 1900, la bouche de l’homme était entourée de poils d’une barbe et de moustaches, ce qui faisait que toutes ses paroles semblaient sortir d’une forêt.
   Aujourd’hui l’homme se tait.
   Mais tandis que la femme a tant pris conscience d’elle-même qu’elle n’est plus qu’une conscience dans une robe, l’homme a coupé sa barbe et s’est dissimulé dans une forêt de mystère.
   Il a reconstitué son équipement du Moyen Age. Son cheval, c’est sa voiture. Ses valets d’armes, ce sont ses amis. Ses croisades, c’est son bureau. Ses lévriers, ce sont ses cigares, ses pipes, ses sports au petit matin. Ses enfants, ce sont ses enfants.
   Où est-il ? Que fait-il ? Que dit-il ? Où est passé l’homme d’aujourd’hui ? Voilà ce que toutes femmes se demandent.
   Voici qu’Ils répondent.

D’abord je ne la regardais pas.
Je passais devant elle, je m’installais dans un fauteuil, je poussais le luxe jusqu’à ne pas lui tourner le dos.
Elle m’avait fait tant de mal. Elle semblait inconsciente (c’était le pire).
J’allumais un cigare (depuis je ne fume plus). J’ouvrais Paris-Presse (depuis je lis Le Midi Olympique). Je buvais un verre ou deux de Champagne (depuis je bois de l’eau. Ou du Jerez, quand je vais en Espagne, pour ma cure).
Elle était là, rectangulaire et blanche. Haineuse indifférence. (Joli titre pour un film.)

J’ai commencé très jeune dans le cinéma. J’ai fait l’IDHEC, comme beaucoup de garçons de mon âge. Mais j’oublie la colonne de droite. Je me nomme Jacques S. et je suis né à Saint-Omer dans le Nord. Saint-Omer tient peu de place dans le guide Michelin, parce que c’est une ville différente de Saint-Tropez. (Un café s’y appelle un estaminet.)
Je suis passé par tous les métiers du cinéma : agent de presse (on téléphone aux journaux pour qu’ils parlent de la vedette chérie de votre film) ; assistant stagiaire (on apporte de la citronnade à vedette chérie) ; critique (on va voir vedette chérie à la cinémathèque, dans ses débuts, quand elle n’était encore que soubrette) ; directeur de laboratoire (on fait en sorte que la pellicule ne voile ni ne grossisse les traits de vedette chérie).
Enfin je suis devenu producteur (on signe des contrats d’amour avec vedette chérie). Depuis cinq ans, j’ai produit huit films dont deux avec les Italiens (La Vieille Lionne de Vésuve et La Fatma fatale) et un avec les Japonais (M’as-tu vu à Nevers).

J’ai suivi scrupuleusement les règles du métier, c’est-à-dire que je suis passé du policier intellectuel (budget 1,2 million de NF) au film nouvelle vague (600 000 NF) pour aboutir à la superproduction historique (8 millions de NF).
Mais le suspense, la jeunesse ni l’éclat des armures ne plaisent plus. Ils veulent tous regarder le petit rectangle blanc. Total : on tourne 70 films cette année au lieu de 120 l’année dernière et sur les 70 j’en trouve combien : zéro. (Mais patience.)
Autre résultat : il y a trois millions de postes de télévision en France (en 1949 il y en avait 30 000).
Troisième résultat, je la regarde maintenant avec assiduité. (C’est malin)
Je lui trouve les qualités suivantes :
1- Elle est docile (la vache).
2- Elle livre du neuf à domicile (la salope).
3-Elle remporte le produit après consommation (la garce fait entrer une révolution dans votre salon mais n’y laisse pas de sang).
4- Elle perce sa voie, entre le cinéma, le journal, le théâtre, le music-hall, la radio et le récit d’aventure. (Elle tâtonne à coup sûr, la chérie.)

Il va de soi qu’elle a beaucoup augmenté mon taux de cholestérol. Plus les recettes baissaient dans les salles et plus le cholestérol s’installait dans mes artères. J’ai frôlé les trois grammes (une mauvaise frontière). Trente-sept ans, ce n’est pas gras (mais dans le cinéma, c’est gros).
Je me tenais donc le coeur à deux mains, mais il pensait manifestement à autre chose qu’à moi (qui ne pensait qu’à lui). Certes, j’avais lu l’histoire de ce docteur Cartwright de Pittsburgh qui a remplacé les valvules aortiques et mitrales dans le coeur d’un ouvrier américain par deux billes en silicone. Mais d’abord je ne suis pas un ouvrier américain. Et puis, c’est une idée désagréable que de donner des billes pour s’amuser à un coeur (si sérieux soit-il). D’ici qu’il veuille jouer aux boules (il n’y aurait qu’un pas).

– Moi, me dit Lebranchu, je suis karting. Au ras du sol, les virages en obliques, les pointes à 100 à l’heure, le bruit rageur du moteur couvrira celui de ton coeur.
– Tarare, fit Lauduimont-Lavisière, à notre âge, le tennis avant tout. Sueur, soleil, smashes, souplesse, sûreté du poignet, il me semble que voilà l’idée d’un film : sous le soleil d’Andalousie, un jeune homme brun, pourquoi pas Jean-Claude Pascal, transpire parce qu’il a giflé la femme qu’il aime et qui le lobait. Or celle-ci est justement propriétaire d’un élevage de taureaux qui …
– Le plus simple me paraît être le cheval, propose le baron de Voux. C’est un animal de transport et de grâce. Il fréquente bien.
– Et le ski, dites donc vieux, ce n’est pas ce qu’on appelle rien bath, par hasard, me glissa le prince d’Austerlitz. Assez chouette la glissade, non ? Vous avez des os, vous, vieux ? Fragiles, les os, pas ? C’est bon la fondue, hein ?
– Je pratique essentiellement le ski nautique, affirma Bolalakobowsky. Le poignet, le ventre, la cuisse, tout l’homme travaille. Compris ?
– Et le golf, remarqua Georges Gémeaux-Balancier, qui se trouvait là. Le golf ! Je dis ; le golf. Le golf, quoi.
Puis il eut un charmant sourire de caddy :
– Le golf, ajouta-t-il
Et comme nous le regardions tous, il donna cette précision , les yeux baissés :
– Le golf.

J’étais sorti hésitant de cette confrontation, quand j’eus l’idée de voir mon fils. Je suis malheureusement sans femme, m’étant marié très jeune et ayant perdu en route la première et la seule (je veux dire dans un accident de voiture.) Mon âiné a dix-sept ans. Il prépare une licence de lettres, je ne sais trop pourquoi, car il est évident qu’il n’est pas nécessaire d’avoir lu Racine et Dosto pour les porter à l’écran. (Il est clair qu’ils n’ont rien compris aux scénarios qu’ils racontaient.)
Je vois le garçon, bien découplé, l’oeil serein, ferme du mollet et Monsieur m’annonce (c’était en 1961) qu’il est sélectionné comme ailier dans l’équipe première de rugby du Racing. Etonnement. (Je dis : étonnement.)

Le rugby, sport de brut (pensais-je), je l’avais découvert grâce à la télévision. J’avais vu les réunions entre Gallois, Ecossais, Irlandais, Anglais et Français. J’avais aimé (sans comprendre, faute de sous-titres) les embrassades de la mêlée, les ferveurs de la touche, les plongées de l’essai.
Et voilà que mon fils (qui se nomme Julien) participait à ce ballet collectif. Evidemment, à force de porter les oeuvres de Balzac à bout de bras, le gaillard avait pris du muscle. Comme je l’appris aussitôt, l’avant-bras et le coude servent à raffûter, c’est-à-dire à écarter un adversaire trop pressant.
C’était donc il y a un an. J’ai assisté depuis à trente-deux parties de rugby. Le rugby est un sérail dont je connais maintenant les détours. Moi (modeste enfant de Saint-Omer), j’ai approché le grand Dauger de Bayonne, les frères Boniface de Mont-de-Marsan, le redoutable Saux de Pau, l’aimable Domenech de Brive et mon contemporain, Alfred Rogues, de Cahors qui, à 38 ans, reste le meilleur pilier du monde.

J’ai appris que tous les courages, tous les poids, toutes les silhouettes ont leur place au rugby. Qu’un seconde ligne d’1m.98 et un demi de mêlée d’1m.65 coexistent. Qu’un pilier de 105 kilos et un arrière de 68 kilos travaillent à la même oeuvre. Et que le célèbre Crauste (1m.81, 87 kilos) ressemblerait à une jeune fille s’il ne portait pas de légères moustaches (pour en dissuader).
J’ai d’ailleurs décidé de jouer à mon tour et me suis lié avec un quinquagénaire qui n’a pas son pareil pour talonner en mêlée ouverte. (En mêlée fermée, il triche un peu.)
Pour moi, le rugby, c’est surtout le grand air de l’amitié. On joue une heure et demie et on en parle un siècle.
Le cholestérol n’a pas tenu à ce régime. Je crois qu’il vient de l’ennui plutôt que du beurre salé. Les péchés du monde moderne ne sont plus la luxure, la paresse, la gourmandise, etc, mais l’ennui, l’angoisse, l’érotisme. Il faut hardiment dégager en touche tous les soucis.
Lebranchu, Lauduimont-Lavisière, le baron de Voux, le prince d’Austerlitz, Bolalakobowsky, Georges Gémeaux Balancier ne comprennent pas ma métamorphose. Souple comme Bouquet, fin comme Vannier, ardent comme Celeya, je projette film sur film.
Quel sera le sujet ? la guerre.
Au cinéma Les Amazones (avec Jeanne Moreaux, Sylvana Mangano, Gina Lollobrigida, et Edwige Feuillère – et sans trucage – j’insiste : sans trucage), puis La Bataille de Trafalgar (avec Curd Jurgens dans le rôle de Nelson, Bourvil dans le rôle de Napoléon et Micheline Presle en Lady Hamilton).

A la télévision, une série de vingt-six courts-métrages sur les guerres de la préhistoire (avec suite possible dans la protohistoire). Edwige m’a promis de tourner nue, une meute affamée de pygmées conduite par Piéral luttant (à son propos) contre une bande saxonne entrâinée par Alain Cuny.
Quand mes confrères m’interrogent sur mon second souffle (eux qui sont ruinés), je leur réponds rugby. Ils ouvrent alors des yeux ronds et je n’ai plus qu’à leur lancer un regard ovale pour leur dire :
Equipe française de rugby du cinéma.
Piliers : Jean Delannoy et Jean Renoir.
Talonneur : Marcel Carné.
Seconde ligne : Jacques Tati et Orson Welles
Troisième ligne : Claude Sautet, René Clément, Claude Chabrol.
Demi de mêlée : Louis Malle
Demi d’ouverture (et Capitaine) : René Clair
Trois quarts centre : François Truffaut et Jacques Demy
Ailiers : Alexandre Astruc et Alain Resnais.
Arrière : Robert Bresson (lent, mais vicieux dans ses coups de botte).

Roger Nimier, L’Herne Nimier, Ils -inédit , p170.

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