Pour son cinquième roman, l’auteur devenu culte des Vies Minuscules s’attaque à ses idéaux de jeunesse : Rimbaud et la poésie. Avec une partie faite de témoignages plus ou moins verbatim des proches du jeune Arhur (Izambard, Banville, Verlaine ) et une autre partie -celle dont on ne sait rien- plus largement romancée, Pierre Michon finit par graviter autour de la pépite. Dans cet extrait, il imagine avec nous la première rencontre avec Banville. 

« Le Gilles de Watteau [Banville] écrivait des calembredaines néoclassiques ; c’est du moins ce qu’on dit aujourd’hui. Mais si dans ces époques vous aviez été poète, jeune poète, certes pas tout à fait Rimbaud mais presque, las vous aussi de la vieillerie poétique, vous eussiez tourné le cœur battant le coin du boulevard Saint-Germain et pris la rue de Buci, où Banville demeurait ; avec dans votre poche sa lettre d’encouragement reçue à Douai ou Confolens, amène comme de la confiture. Vous auriez vu trembler votre main poussant le portillon de la porte cochère du 10, rue de Buci ; et dans la cour intérieure sombre, fraîche, profonde, tout envahie par les bruits de la ville mais comme lointains, comme fantômes, vous auriez longuement hésité. Vous hésitez ; vous regardez en l’air, les fenêtres muettes d’un grand poète, et plus haut que les fenêtres le mois de juin : car c’est juin, les quatre pieds de ce trône bleu appuyé sur les toits. Et en même temps que juin, c’est l’évidence de la niaiserie poétique qui vous tombe dessus ; c’est elle qui est assise sur vous, c’est là-dessous que vous pantelez : car bien sûr en regard de juin, vos pièces à propos de juin sont pitoyables ; et sans aller chercher juin, qui est très haut et rebelle comme le Sens, en regard même de la langue, le petit code trafiqué, la donne grêle mais inépuisable où se fabrique le sens, pas même le sens, le jeu du sens, ce qui a l’air d’un sens, en regard de cela aussi vos poèmes sont loin de tout compte ; et loin du vrai, vos vers, impuissants à traduire ce que vous êtes, ce vide souffrant qui est vous, en pure prière sans déchet. En langue de juin. Non, rien ne triomphe avec démesure dans le poème, ni juin, ni la langue, ni vous. Alors vous fuyez, vous êtes déjà à la gare d’Austerlitz, les trains dans le soir sont si beaux quand on s’est défait du fardeau de devoir en parler.

Mais peut-être dans cette cour vous ne fuyez pas : là-haut dans juin un moineau passe ; vous murmurez pour vous seul un de ces vers qu’on dit parfaits parce qu’ils prennent acte de l’impossibilité de rendre compte à la fois de juin, d’une détresse propre et de la langue en son entier, mais qui dans cette impossibilité campent et se tiennent debout, ils jouent de la trompette ; c’est du Baudelaire ; ceci ou cela, le moineau ou Baudelaire, vous souffle que l’imposture, la niaiserie poétique, c’est aussi une sorte de courage. Vous vous pardonnez. Et vous pardonnez aussi à Banville, qui n’est qu’un homme, d’avoir définitivement opté pour la langue à défaut de juin, de s’être enfoui dedans, et là-dedans d’être devenu le son même de la lyre, c’est-à-dire plus personne. On n’a pas peur de la lyre, on n’a peur que des hommes : vous grimpez l’escalier de toute la force de vos jeunes jambes, et vous sonnez chez Théodore de Banville. Et bien sûr là je pourrais vous voir tous les deux, de part et d’autre du gros bouquet, pivoines ou hortensias, posé sur le bureau de poète : l’enfariné, qui est en même temps le son ineffable, et vous. Vous n’auriez pas dit que vous veniez pour la petite bouture, celle qui se transmet du plus vieux au plus jeune, la petite bouture du génie, c’est-à-dire la permission de manger au râtelier poétique ou de cracher dedans, le blanc-seing pour les coupoles, Guernesey ou Harar, au choix ; et il n’aurait pas dit qu’il s’apprêtait à vous la remettre : car cela se fait sans dire, en parlant d’autre chose. De ces choses vous parlez, je vous entends ; et la voix perchée de Banville se perche davantage à mesure qu’il vante la forme, la vérité qui se tient dans la syntaxe plus qu’en nos désirs, dans la rime plus qu’en nos cœurs, les mille billevesées de l’hédonisme de la lettre, la pose Siècle des Lumières, la pose de l’esprit – et vous, à demi caché derrière ce gros bouquet de pivoines je pourrais vous voir aussi rouge qu’elles et les dents serrées, gardant pour vous et remâchant la fable du Sens, du salut par la langue, de Dieu qui en elle veut apparaître et ne le peut à cause de Banville et de ses pareils, les mille billevesées de l’idéalisme de la lettre, la pose gilet rouge, la pose du cœur ; ou au contraire pour faire plaisir à Banville, pour être bien conforme à ce qu’il attend de vos dix-huit ans, vous voilà monté sur vos grands chevaux, vous lui sortez tout d’une seule tirade, vous prenez bien haut la pose du cœur ; et votre insolence a tant de jeunesse que vous sentez à vos épaules le costard de Confolens craquer sous la poussée des ailes ; et Banville, bon prince, fait mine de voir les ailes. Il sourit. Il vous dit que vous lui rappelez Boyer ou Baudelaire quand ils avaient vingt ans : et à ces mots vous savez que par-dessus le bouquet de pivoines il vient de vous tendre invisiblement la petite bouture, et sans même vous lever vous l’avez prise, elle est dans votre poche.

Quel calme en vous alors, quelle force, quel luxe d’avenir : c’est que vous n’êtes pas Arthur Rimbaud. »

Plus loin, il cerne donc un peu plus précisément son sujet :

« Ou bien, si l’on préfère des images plus vieillottes, empruntées au catéchisme de ce temps-là et non plus à ces histoires de famille qui sont notre maigre catéchisme, ce que lut Banville, la rime obscure qu’il entendit, ce fut celle qui frappe l’une contre l’autre la colère et la charité, la rancune infinie et la miséricorde, les garde dans chaque main toutes deux bien distinctes, intactes, inconciliables, ennemies jurées, mais comme des coqs de combat les lâche l’une contre l’autre, les déchaîne, les reprend, et ponctue cet éclat d’un grand affrontement de drums. Et si votre dévotion personnelle vous porte à d’autres métaphores (que vous prenez pour de la pensée et qui sont de la pensée), vous appelez autrement les deux termes de ce petit tam-tam : vous dites que c’est la révolte et le pur amour, ou le néant et le salut, ou la chute sans fin et au sein de la chute l’inlassable présence de ce qu’on n’appelle plus Dieu ; vous dites que c’est le deuil de Dieu et le bluff par quoi on restaure Dieu ; et si vous n’aimez pas Dieu vous dites que c’est la libre joie d’être vivant et la plus sombre joie d’être esclave de la mort, qu’importe : ce qui importe est d’avoir bien en main les grandes cymbales, de les savoir heurter et qu’elles fassent ce bruit qu’on entend dans Rimbaud »

Michon, Pierre. Rimbaud le fils. Gallimard

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